Skip to main content

Full text of "Alzire : tragédie"

LIBRAIRIE DE L. HACH TE ET C" 

A PARIS. Q 



RUE PIERRE-SARRAZIN , 



j T/^ j. .^ 



ALZIRE 

TRAGÉDIE 

DE VOLTAIRE 

ANNOTÉE 

FAR £. GERUZXZ 

Professeur acr-gé Ma Faculté des lettres de Paris 



7 



Fresented to the 

LIBRARY oj the 

UNIVERSITY OF TORONTO 

h 

k. F. B. Clark 



ALZIRE 






DE l'imprimerie DE CRAPELET 



ILE Dk VtUGIRAKD, ^^à 



ALZIRE 



DE VOLTAIRE 



PAR M. GERUZEZ 

Professeur a^ég» à la Faculté des lettres d* Parj, 




PARIS 

LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C«e 

RUE PIERRE-SARRAZIS, N" V2 
[ guAKTisa lis l'École de médecine) 

1849 



DISCOURS PRÉLIMINAIRE * . 



On a tâché dans cette tragédie, toute d'invention et 
d'une espèce assez neuve, de faire voir combien le vé- 
ritable esprit de religion l'emporte sur les vertus de la 
nature. 

La religion d'un barbare consiste à offrir à ses dieux 
le sang de ses ennemis. Un chrétien mal instruit n'est 
souvent guère plus juste. Être fidèle à quelques prati- 
ques inutiles, et infidèle aux vrais devoirs de l'homme; 
faire certaines prières, et garder ses vices; jeûner, 
mais haïr; cabale^ persécuter, voilà sa religion. Celle 
du chrétien véritable est de regarder tous les hommes 
comme ses frères, de leur faire du bien et de leur par- 
donner le mal. Tel est Gusman au moment de sa 
mort; tel Alvarez dans le cours de sa vie; tel j'ai 
peint Henri IV, même au milieu de ses faiblesses. 

On trouvera dans presque tous mes écrits cette hu- 
manité qui doit être le premier caractère d'un être 

I Ce discours préliminaire est un modèle d'apologie. Voltaire 
s'y présenie tel qu'il veut paraître; tel, sans doute, qu'il aurait 
voulu être, et tel qu'il eût été si la passion ne l'eût pas souventem- 
porté loin de ses propres idées et du but qu'il voulait atteindre. 
L'art si difficile de parler de soi avec convenance, c'est-à-dire 
sans orgueil ni fausse modestie, n'a jamais été mieux employé. 

1 



2 DISCOURS PRÉLIMINAIRE, 

pensant ; on y verra (si j'ose m'exprimer ainsi) le dé- 
sir du bonheur des hommes, l'horreur de l'injustice et 
de l'oppression ; et c'est cela seul qui a jusqu'ici tiré 
mes ouvrages de l'obscurité où leurs défauts devaient 
les ensevelir. 

Voilà pourquoi la Henriade. s'est soutenue malgré 
les efforts de quelques Français jaloux, qui ne vou- 
laient pas absolument que la France eût un poëme 
épique. Il y a toujours un petit nombre de lecteurs qui 
ne laissent point empoisonner leur jugement du venin 
des cabales et des intrigues, qui n'aiment que le vrai, 
qui cherchent toujours l'homme dans l'auteur : voilà 
ceux devant qui j'ai trouvé grâce. C'est à ce petit nom- 
bre d'hommes que j'adresse les réflexions suivantes; 
j'espère qu'ils les pardonneront àiia nécessité où je 
suis de les faire. 

Un étranger s'étonnait un jour à Paris d'une foule 
de libelles de toute espèce, et d'un déchirement cruel, 
par lequel un homme était opprimé. « Il faut appa- 
« remment, dit-il, que cet homme soit d'une grande 
« ambition, et qu'il cherche à s'élever à quelqu'un de 
« ces postes qui irritent la cupidité humaine et l'envie. 
« — Non, lui répondit-on; c'est un citoyen obscur, 
« retiré, qui vit plus avec Virgile et Locke qu'avec ses 
« compatriotes, et dont la figure n'est pas plus connue 
« de quelques-uns de ses ennemis que du graveur qui 
« a prétendu graver son portrait. C'est l'auteur de 



DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 3 

« quelques pièces qui vous ont fait verser des larmes, 
« et de quelques ouvrages dans lesquels, malgré leurs 
« défauts, vous aimez cet esprit d'humanité, de justice, 
« de liberté, qui y règne. Ceux qui le calomnient, ce 
« sont des hommes pour la plupart plus obscurs que 
« lui, qui prétendent lui disputer un peu de fumée, et 
« qui le persécuteront jusqu'à sa mort, uniquement a 
« cause du plaisir qu'il vous a donné. » Cet étranger 
se sentit quelque indignation pour les persécuteurs, et 
quelque bienveillance pour le persécuté. 

Il est dur, il faut l'avouer, de ne point obtenir de ses 
contemporains et de ses compatriotes ce que l'on peut 
espérer des étrangers et de la postérité. Il est bien 
cruel, bien honteux pour l'esprit humain, que la litté- 
rature soit infectée de ces haines personnelles, de ces 
cabales, de ces intrigues , qui devraient être le par- 
tage des esclaves de la fortune. Que gagnent les au- 
teurs en se déchirant mutuellement? Ils avilissent une 
profession qu'il ne tient qu'à eux de rendre respecta- 
ble. Faut-il que l'art de penser, le plus beau partage 
des hommes, devienne une source de ridicules, et que 
les gens d'esprit, rendus souvent par leurs querelles le 
jouet des sots, soient les bouffons d'un public dont ils 
devraient être les maîtres ! 

Virgile, Varius , PoUion, Horace, Tibullo, étaient 
amis ; les monuments de leur amitié subsistent, et ap- 
prendront à jamais aux hommes que les esprits supé- 



4 DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 

rieurs doivent être unis. Si nous n'atteignons pas à 
l'excellence de leur génie, ne pouvons-nous pas avoir 
leurs vertus? Ces hommes sur qui l'univers avait les 
yeux, qui avaient à se disputer l'admiration de l'Asie, 
de l'Afrique, et de l'Europe, s'aimaient pourtant, et 
vivaient en frères ; et nous , qui sommes renfermés 
sur un si petit théâtre, nous, dont les noms, à peine 
connus dans un coin du monde, passeront bientôt 
comme nos modes, nous nous acharnons les uns con- 
tre les autres pour un éclair de réputation, qui, hors 
de notre petit horizon, ne frappe les yeux de personne. 
Nous sommes dans un temps de disette ; nous avons 
peu, nous nous l'arrachons. Virgile et Horace ne se 
disputaient rien, parce qu'ils étaient dans l'abondance. 
On a imprimé un livre, de Morbis Artificum, des 
Maladies des Artistes'. La plus incurable est cette ja- 
lousie et cette bassesse. Mais ce qu'il y a de déshono- 
rant, c'est que l'intérêt a souvent plus de part encore 
que l'envie à toutes ces petites brochures satiriques 
dont nous sommes inondés. On demandait, il n'y a pas 
lont:temps, à un homme qui avait fait je ne sais quelle 
mauvaise brochure contre son ami et son bienfaiteur, 
pourquoi il s'était emporté à cetexcès d'ingratitude. Il 
répondit froidement : // faut quejevwe"^. 

1 De Morbis Artificum^ par Bernardin r.amazzùii, 1701. 

2 l.e bienfaiteur euit Voltaire, le libelle la VoUairomanie, le 
critique l'abbé Desfontaiues, le ministre interrogateur M. d'Ar- 
genson. On sait sa réponse ; je n en vois pas la nécessité. 



DISCOURS PRELIMINAIRE. 5 

De quelque source que partent ces outrages, il est 
sûr qu'un homme qui n'est attaqué que dans ses écrits 
ne doit jamais répondre aux critiques, car si elles sont 
bonnes, il n'a autre chose à faire qu'à se corriger; et 
si elles sont mauvaises, elles meurent en naissant. 
Souvenons-nous de la fable de Borcalini : « Un voya- 
« geur, dit-il, était importuné, dans son chemin , du 
« bruit des cigales; il s'arrêta pour les tuer; il n'en 
« vint pas à bout, et ne fit que s'écarter de sa route : 
« il n'avait qu'à continuer paisiblement son voyage; 
« les cigales seraient mortes d'elles-mêmes au bout de 
« huit jours. >> 

Il faut toujours que l'auteur s'oublie ; mais l'homme 
ne doit jamais s'oublier : se ipsum deserere turpissi- 
mum est. On sait que ceux qui n'ont pas assez d'es- 
prit pour attaquer nos ouvrages calomnient nos per- 
sonnes; quelque honteux qu'il soit de leur répondre, il 
le serait quelquefois davantage de ne leur répondre 
pas. 

On m'a traité dans vingt libelles d'homme sans reli- 
gion : une des belles preuves qu'on en a apportées, 
c'est que, dans OEdipe, Jocaste dit ces vers : 

Les prCtres ne sont point ce qu'un vain peuple pense : 
Notre crédulité fait toute leur science. 

Ceux qui m'ont fait ce reproche sont aussi raison- 
nables pour le moins que ceux qui ont imprimé que 
la Ilenridde, dans plusieurs endroits, sentait bien son 



6 DISCOURS PRÉLIMINAffiE. 

sémi-pélagien. On renouvelle souvent cette accusation 
cruelle d'irréligion , parce que c'est le dernier refuge 
des calomniateurs. Comment leur répondre? comment 
s'en consoler, sinon en se souvenant de la foule de ces 
grands hommes qui, depuis Socrate jusqu'à Descartes, 
ont essuyé ces calomnies atroces ? Je ne ferai ici qu'une 
seule question : je demande qui a le plus de religion, 
ou le calomniateur qui persécute, ou le calomnié qui 
pardonne ? 

Ces mêmes libelles me traitent d'homme envieux de 
la réputation d'autrui : je ne connais Tenvie que par 
le mal qu'elle m'a voulu faire. J'ai défendu à mon es- 
prit d'être satirique, et il est impossible à mon cœur 
d'être envieux. J'en appelle à l'auteur de Rhadamiste 
et à'ÉIectre^, qui, par ces deux ouvrages, m'inspira le 
premier le désir d'entrer quelque temps dans la même 
carrière : ses succès ne m'ont jamais coûté d'autres 
larmes que celles que l'attendrissement m'arrachait 
aux représentations de ses pièces; il sait qu'il n'a fait 
naître en moi que de l'émulation et de l'amitié. 

J'ose dire avec confiance que je suis plus attaché 
aux beaux-arts qu'à mes écrits. Sensible à l'excès, dès 
mon enfance , pour tout ce qui porte le caractère du 
génie, je regarde un grand poëte, un bon musicien, un 
bon peintre, un sculpteur habile (s'il a delà probité), 

i Crébillon. 



DISCOURS PRÉLIMINAIHK. 7 

comme un homme que je dois chérir, comme un frère 
.que les arts m'ont donné. Les jeunes gens qui vou- 
dront s'appliquer aux lettres trouveront en moi un ami; 
plusieurs y ont trouvé un père. Voilà mes sentiments; 
quiconque a vécu avec moi sait bien que je n'en ai 
point d'autres. 

Je me suis cru obligé de parler ainsi au public sur 
moi-même une fois en ma vie. A l'égard de ma tra- 
gédie, je n'en dirai rien. Réfuter des critiques est un 
vain amour propre ; confondre la calomnie est un de- 
voir. 



PERSONNAGES. 

D. GUSMAN, gouverneur du Pérou. 

D. ALVAREZ, père de Gusman, ancien gouverneur. 

ZAMORE, souverain d'une partie du Potoze. 

MONTÈZE, souverain d'une autre partie. 

ALZIRE, nile de Montèze. 

ÉMIRE, ) ^,., . 

CÉPHANE, 1 suivantes dAlzire. 

D. ALONZE, officier espagnol. 

OFFICIERS ESPAGNOLS. 
AMÉRICAINS. 

La scène est dans la ville de Los-Re\es, autrement Lim 



ALZIRE 



LES AMERICAINS. 



ACTE PRE31IER. 



SCENE I. 

ALVAREZ, GUSMAN' 



ALVAREZ. 

Du conseil de Madrid l'aïUorilé supn'me 
Pour successeur cnliu nie donne un lils ()ue j'aime. 
Faites régner le prince et le Dieu que je sers 
Sur la riche moitié d'un nouvel univers = : 
Gouvernez cette rive, en malheurs trop féconde, 
Qui produit les trésors et les crimes du monde. 
Je vous remets, mon fils, ces honneurs souverains 
Que la vieillesse arrache à mes débiles mains^. 
J'ai consumé mon âge au sein de l'Amérique; 
Je montrai le premier au peuple du Mexique 
L'appareil inouï, pour ces mortels nouveaux , 

1 Alvarez et Giisman sont des personnages d'invention. Le vain- 
queur du Pérou était l'izaire auquel l'hisiuire donne quelques-uns 
des traits dont Voltaire a composé le caractère de (iusman. Le nio- 
dolo d'Alvarez est sans doute Barlliélemy de Las Casas, chrétien 
tiilcrant, qui plaida oourageuscnient la cause des malheureux In- 
diens. Il était cvèque de Chiapa, au Mexique. 

2 Hypcrliolc |)0(nique, car le Pérou est bien loin de i'ornier la 
moitié de rAmciique. 

3 L'effet de la vieillesse, dit La Harpe, est de faire tomber plu- 
tôt que d'arracher. L'expression ne lui parait pas exacte. 



10 ALZIRE. 

De nos châteaux ailés qui volaient sur les eaux ' : 
Des mers de Magellan jusqu'aux astres de l'Ourse, 
Les vainqueurs castillans ont dirigé ma course^ : 
Heureux si j'avais pu, pour fruit de mes travaux, 
En mortels vertueux changer tous ces iK'ros ! 
Mais qui peut arrêter l'abus de la victoire? 
Leurs cruautés, mou fils, ont obscurci leur gloire; 
El j'ai pleure longtemps sur ces tristes vainqueurs, 
Que le ciel fit si grands, sans les rendre meilleurs, 
je touche au dernier pas de ma longue carrière^, 
Et mes yeiix sans legret quitteront la lumière, 
S'ils vous ont vu régir sous d'équitables lois^ 
L'empire du Potoze et la ville des rois, 

GISMAX. 

J'ai conquis avec vous ce sauvage hémisphère; 
Dans ces climats brûlants j'ai vaincu sous mon père; 
Je dois de vous encore apprendre à gouverner. 
Et recevoir vos lois plutôt que d'en donner. 

ALVAREZ. 

Non, non, l'autorité ne veut point de partage. 
(Consumé de travaux, appesanti par làge. 
Je suis las du pouvoir; c'est assez si ma voix 
Parle encore au conseil et règle vos exploits. 
Croyez-moi, les humains, que j'ai trop su connaître, 
Méritent peu, mon fils, qu'on veuille Ctre leur maUre. 
Je consacre à mon Dieu, négligé trop longtemps, 
De ma caducité les restes languissants. 
Je ne veux qu'une grâce, elle me sera chère : 
Je l'attends comme ami, je la demande en père. 
Mon fils, remettez-moi ces esclaves obscurs. 
Aujourd'hui par votre ordre arrêtés dans nos murs. 
Songez que ce grand jour doit être un jour propice, 
Marqué par la clémence, et non par la justice. 

1 Châteaux ailés est une périphrase poétique qui appartient à 
Voltaire; avant lui Scudéri avait dit châteaux flottants, qui est 
moins heureux. 

2 Si Alvarez commandait les Castillans, c'est lui qui dirigeait 
leur course et non eux la sienne. 

5 Toucher au dernier pas manque d'exactitude. Ce sont les pas 
d'Alvarez qui touchent ou vont loucher au terme de sa carrière. 

4 S'ils vous ont vu paraît irréirulier à cause du futur qui pré- 
cède. Il n'en est pas moins correct, grâce à la pensée qui se trans- 
porte au moment où Alvarez quittant la vie pourra dire : /'ai «u 
mon fils régner avec justice. ♦ 



ACTE I, SCÈNE I. 11 

GUSMAN. 

Quand vous priez un fils, seignour, vous commandez : 

Mais daignez voir au moins ce (|ue vous hasardez. 

D'une ville naissante, cncor mal assurée, 

Au peuple américain nous défendons l'entrée : 

EmptV.lions, croyez-moi, que ce peuple orgueilleux 

Au fer qui l'a dompté n'accoutume ses yeux; 

Que, méprisant nos lois, et prompt à les enfreindre, 

11 ose contempler dos maîtres qu'il doit craindre. 

Il faut toujours qu'il tremble, et n'apprenne à nous voir 

Qu'armés de la vengeance, ainsi que du pouvoir. 

L'Américain farouche est un monstre sauvage 

Qui mord en frémissant le frein de l'esclavage ' ; 

Soumis au châtiment, fier de l'impunité, 

De la main ({ui le flatte il se croit redouté. 

Tout pouvoir, en un mot, périt par l'indulgence. 

Et la sévérité produit l'obéissance. 

Je sais quaux Castillans il suffit de Tlionneur, 

Qu'à servir sans murmure ils mettent leur grandeur : 

Mais le reste du monde, esclave de la crainte, 

A besoin ([u'on l'opprime, et sert avec contrainte. 

Les dieux même adorés dans ces climats affreux, 

S'ils ne sont teints de sang, n'obtiennent point de vœux'. 

ALVAREZ. 

Ah! mon fds, que je hais ces rigueurs tyranniqucs! 
Les pouvcz-vous aimer, ces forfaits politiques. 
Vous, ciirétien, vous choisi i)Our régner désormais 
Sur des chrétiens nouveaux au nom d'un Dieu de paix? 
Vos yeux ne sont-ils pas assouvis des ravages 
Qui de ce continent dépeuplent les rivages? 
Des bords de l'Orient n'élais-je donc venu 
Dans un monde idolâtre, à l'Europe inconnu. 
Que pour voir abhorrer sous ce brûlant tropique. 
Et le nom de l'Europe, et le nom catholique? 
Ah ! Dieu nous envoyait, quand de nous il fit choix, 
Pour annoncer son nom, pour faire aimer ses lois : 
Et nous, de ces climats destructeurs implacables, 

1 On cite souvent ces deux vers comme un exemple de belle 
niciaphore. 

2 Le sang qui teint les dieux n'est pas la cause mais la consé- 
quence des vœux qu'on leur t'ait. Voltaire veut dire que les dieux 
donnent eux-mêmes l'exemple de rogner par la terreur, puisqu'ils 
exigent des sacrilices humains, mais il ne le dit pas. 



\-î ALZIRE. 

^ous, et d'or et de sang toujours insatiables, 

Déserteurs de ces lois qu'il fallait enseigner, 

^ous égorgeons ce peuple au lieu de le gagner : 

Par nous tout est en sang, par nous tout est en poudre ; 

Et nous n'avons du ciel imité que la foudre '. 

Notre nom, je l'avoue, inspire la terreur: 

Les Espagnols sont craints, mais ils sont en horreur : 

Fléaux du nouveau monde, injustes, vains, avares, 

Nous seuls en ces climats nous sommes les barbares. 

L'Américain, farouche en sa simplicité, 

Nous égale en courage, et nous passe en bonté. 

Hélas! si comme vous il était sanguinaire, 

S'il n'avait des vertus, vous n'auriez plus de père-. 

Avez-vous oublié cprils m'ont sauvé le jour? 

Avez-vous oublié que près de ce séjour 

Je me vis entouré par ce peuple en furie, 

Rendu cruel enfui par notre barbarie? 

Tous les miens, à mes yeux, terminèrent leur sort. 

J'étais seul, sans secours, et j'attendais la mort : 

Mais à mon nom, mon lîls, jevis tomber leurs armes. 

Un jeune Américain, les yeux baignés de laimes. 

Au lieu de me frapper embrasse mes genoux. 

« Alvarez, me dit-il, Alvarez, est-ce vous? 

<( Vivez, votre vertu nous est trop nécessaire : 

<. Vivez, aux malheureux servez longtemps de père; 

« Qu'un peuple de tyrans, qui veut nous enchaîner, 

« Du moins par cet exemple apprenne à pardonner! 

« .\llez, la grandeur d'âme est ici le partage 

n Du peuple infortuné qu'ils ont nonuué sauvage. » 

Eh bien! vous gémissez : je sens qu'à ce récit 

Votre cœur, malgré vous, s'émeut et s'adoucit. 

L'humanité vous parle, ainsi que votre père. 

Ah! si la cruauté vous était toujours chère. 

De quel front aujourd'hui pourriez-vous vous offrir 

Au vertueux objet qu'il vous faut attendrir; 

A la fille des rois de ces tristes contrées. 

Qu'à vos sanglantes mains la fortune a livrées? 



1 VersbrillaDi et ingénieux. Voltaire a voulu donner de l'éclat 
au style à'Alzire et y impi'imer comme une teinte du soleil des tro- 
piques. Il y a souvent réussi. 

2 Transition heureuse. Il est fâcheux que le poète procède par 
distiques, ce qui gâte, par l'uniformité, sa brillante versification. 



ACTE I, SCENE I. 13 

Prétendez-vous, mon fils, cimenter ces liens 
Par le sang répandu de sos concitoyens? 
Ou bien attendez-vous que ses cris et ses larmes 
De vos sévères mains fassent tomber les armes? 

GLSMAN. ■'. 

Eh bien ! vous l'ordonnez, je brise leurs liens. 
J'y consens; mais songez qu'il faut qu'ils soient rlinHiens. 
Ainsi le veut la loi : quitter l'idolâtrie 
Est un litre en ces lieux pour mériter la vie' ; 
A la religion gagnons-les à ce prix : 
Commandons aux cœurs môme, et forçons les esprits. 
De la nécessité le pouvoir invincible 
Traîne au pied des autels un courage inflexible, 
.le. veux que ces mortels, esclaves de ma loi. 
Tremblent sous un seul Dieu, comme sous un seul roi. 

ALVAREZ. 

Ecoutez-moi, mon fils; plus que vous je désire 

Qu'ici la vérité fonde un nouvel empire. 

Que le ciel et l'Espagne y soient sans ennemis : 

Mais les cœurs opprimés ne sont jamais soumis-. 

J'en ai gagné plus d'un, je n'ai forcé personne ; 

Et le vrai Dieu, mon fils, est un Dieu qui pardonne. 

GUSMAX. 

Je me rends donc, seigneur, et vous l'avez voiilu : 
Vous avez sur un fils un pouvoir absolu; 
Oui, vous amolliriez le cœur le plus farouche : 
L'indulgente vertu parle par votre bourlie. 
Eli bien! puisque le ciel voulut vous accorder 
Ce don, cet heureux don de tout persuader. 
C'est de vous que j'attends le bonheur de ma vie. 
Alzire, contre moi par mes feux enhardie, 

1 Nous verrons au cinquième acte que le poète étend cette loi 
mëmo aux meurtriers, pour amener, sans souci do la vraisem- 
blance, il est vrai, une scène patlictiqne entre Alzire et Zamore, et 
])réparer le beau dénoùment qui icrniine cette tragédie. 

2 Voltaire se trouve ici d'accord avec les oracles do la pensée 
religieuse : avec Pascal, qui a dit : « Vouloir mettre la relij;ion dans 
le cœur et dans l'esprit par la force et par les menaces, ce n'est 
pas y mettre la relision , mais la terreur. » Avec Kénelon : « Il 
faut'persuader et faire vouloir le bien, de manière qu'on le veuille 
librement et indépendamment de la crainte servile. I.a force peut- 
elle persuader les hommes? peut-elle leur taire vouloir ce qu'ils 
ne veulent pas?... Nulle puissance humaine ne peut forcer le re- 
tranchement impénétrable de la liberté d'un cœur. >> 



H ALZIRE. 

Se donnant à regret, ne me rend point heureux. 
Je l'aime, je l'avoue, et plus que je ne veux; 
Mais enûn je ne puis, même en voulant lui plaire. 
De mon cœur trop altier fléchir le caractère' ; 
Et, rampant sous ses lois, esclave d'un coup d'oeil, 
Par (les soumissions caresser son orgueil. 
Je ne veux point sur moi lui donner tant d'empire. 
Vous seul vous pouvez tout sur le père d'Aîzire : 
tn un mot, parlez-lui pour la dernière fois; 
Qu'il commande à sa fille et force enfin son choix. 
Daignez... Mais c'en est trop, je rougis que mon père 
Pour l'intérêt d'un fils s'abaisse à la prière. 

ALVAREZ. 

C'en est fait... J'ai parlé, mon fils, et sans rougir. 

Montôze a vu sa fille, il l'aura su fléchir. 

De sa famille auguste, en ces lieux prisonnière. 

Le fiel a par mes soins consolé la misère. 

Pour le vrai Dieu Montùze a quitté ses faux dieux ; 

Lui-même de sa fille a dessillé les yeux. 

De tout ce nouveau monde Alzire est le modèle; 

Les peuples incertains fixent les yeux sur elle : 

Son coeur aux Castillans va donner tous les cœurs; 

L'Amérique à genoux adn|)lera nos mœurs; 

La loi doit y jeter ses racines profondes ; 

Votre hymen est le nœud qui joindra les deux mondes-; 

Ces féroces humains qui détestent nos lois. 

Voyant entre vos bras la fille de leurs rois. 

Vont, d'un esprit moins fier et d'un cœur plus facile. 

Sous votre joug heureux baisser un front docile; 

Et je verrai, mon fils, grâce à ces doux liens', 

Tous les cœurs désormais espagnols et chrétiens. 

Montèze vient ici. Mon fils, allez m'atlcndre 

Aux autels, où sa fille avec lui va se rendre. 

1 Fléchir le caractère d'un cœur! Si Voltaire eût trouvé ail- 
leurs cette périphrase, il l'aurait marquée à l'encre rouge. 

2 Ce beau vers est précédé de ligues qui tombent gauchement 
)o.^ unes sur les autres en délayant la même idée. 

5 Le mot liens revient trois fois dans celte scène en fin de vers 
et rime deux fois avec chréliens. Nous la leverrons encore. Userait 
trop long de relever toutes les négligences de style cl de versification. 



ACTE 1, SCÈNE II. 15 

SCÈÎNE II. 
ALVAREZ, MONTÈZE. 

ALVAHEZ. 

Eli bien ! votre sagesse et votre autorité 
Ont d'Alzire en efl'et fléciii la volonté? 

MONTÈZE. 

Père des mallieureax, pardonne si ma fille, 

Dont Gusman détruisit l'empire et la famille, 

Semble éprouver encore un reste de terreur, 

Et d'un pas chancelant marche vers son vainqueur. 

Les nœuds qui vont unir l'Europe et ma patrie 

Ont révolté ma lille en ces climats nourrie; 

Mais tous l.s préjugés s'effacent à ta voix : 

Tes mœurs nous ont appris à révérer les lois. 

C'est par toi que le ciel à nous s'est l'ait connaître; 

Notre esprit éclairé te doit son nouvel être. 

Sous le IVr castillan ce inonde est ai)attu; 

Il cède à la i)uissancc, et nous à la vertu. 

De tes concitoyens la rage impitoyable 

Aurait rendu comme eux leur Dieu même haïssable ' : 

Nous détestions ce Dieu qu'annonça leur fureur : 

Nous l'aimons dans toi seul, il s'est peint dans ton cœur. 

Voilà ce qui te donne et Monièze et ma fille; 

Instruits par tes vertus, nous sommes ta famille. 

Sers-lui longtemps de père, ainsi qu'à nos États. 

Je la donne à ton fils, je la mets dans ses bras; 

Le Pérou, le Poloze, Alzirc est sa conquête. 

Va, dans ton temple auguste en ordonner la fête : 

Va, je crois voir des cieux les peuples éternels 

Descendre de leur sphère, et se joindre aux mortels. 

Je réponds de n\a fille : elle va reconnaître 

Dans le fier don Gusman son époux et son maître. 

ALVAREZ. 

Ah! puisque enfin mes mains ont pu former ces nœuds, 

i Le mot haïssable commençant par une aspiration, la seconde 
syllabe du mot «terne n'est point clidee. Heureusement pour 
l'oreille on ne la prononce pas, de sorte que la faute contre la pro- 
sodie n'est sensible qu'à la réAexion. 



je ALZIRE. 

Cher Montèze, au tombeau je descends trop heureux. 
Toi, qui nous découvris ces ininieiisps contrées, 
Rends du monde aujourd'luii les bornes éclairées ' : 
Dieu des chrétiens, préside à ces vœux solennels, 
Les premiers qu'en ces lieux on forme à tes autels : 
Descends, attire à toi l'Amérique étonnée! 
Adieu, je vais presser cet heureux hyménée : 
Adieu, je vous devrai le bonheur de mon fils. 



SCENE m. 

MONTÈZE. 

Dieu, destructeur des dieux que j'avais trop servis, 
Protège de mes ans la fin dure et funeste ^! 
Tout me fut enlevé, ma fille ici me reste : 
Daigne veiller sur elle et coiuluire son cœur! 



SCENE IV. 
MONTÈZE, ALZIRE. 

MONTÈ>CK. 

Ma fille, il en est temps, consens à ton bonheur. 
Ou plutôt, si ta foi, si ton cœur me seconde, 
Par ta félicité fais le bonheur du monde : 
Protège les vaincus, commande à nos vainqueurs. 
Eteins entre leurs mains leurs foudres destructeurs ; 
Remonte au rang des rois, du sein de la misère ; 
Tu dois à ton état plier ton caractère^ : 

\ Bends les bornes éclairées est à plusieurs titres une mé- 
chanie périplirase. D'ailleurs, en bonne géographie, c'est aux pôles 
ei non sous l'équateur qu'on doit placer les bornes du monde. 

a Triste lin de vers. 

3 Voltaire avait déjà dit dans la Mort de César : 

Tout homme à son éiat doit plier son courage. 

Mais caractère aussi bien que courage se plie sans élégance à un 
état. 



ACTE ! , SCÈNE IV. 

Prends un cœur tout nouveau ; viens, obéis, suis-moi , 
Et renais Espagnole, en renonçant à toi. 
Sèclie tes pleurs, Alzire, ils outragent ton père. 

ALZIRE. 

Tout mon sang est à vous; mais si je vous suis chère. 
Voyez mon désespoir, et lisez dans mon cœur. 

MONTÈZE. 

Non, je ne veux plus voir ta honteuse douleur : 
J'ai reçu ta parole, il faut qu'on l'accomplisse'. 

ALZIRE. 

Vous m'avez arraché cet affreux sacrifice. 

Mais quel temps, justes cieux, pour engager ma foi ! 

Voici ce jour horrible où tout périt pour moi. 

Où (le ce fier Gusnian le fer osa détruire 

Des enfants du Soleil le redoutable empire^! 

Que ce jour est marqué par des signes affreux ! 

MONTÈZE. 

Nous seuls rendons les jours heureux ou malheureux. 
Quitte un vam préjugé, l'ouvrage de nos prêtres. 
Qu'à nos peuples grossiers ont transmis nos ancêtres. 

Al./JUK. 

Au même joiu", hélas! le vengeur de l'État, 
Zamore, mou espoir, périt dans le combat^; 
Zamore, mou amant, choisi pour votre gendre! 

MONTÈZE. 

J'ai donné comme loi des larmes à sa cendre : 
Les morts dans le tombeau n'exigent point de foi ' ; 
Porte, porte aux autels im cœur maître de soi; 
D'un amour insensé pom- des cendres éteintes 
Commande à ta vertu d'écarter les atteintes. 
Tu dois ton âme entière à la loi des chrétiens; 
Dieu t'ordonne par moi de former ces liens : 



1 On est bien vagtic. 

'1 Les Incas qui régnaient sur le Pérou an moment de la con- 
quête espagnole, se disaient tils du soleil. 

3 Zamore avait survcmi au conihal, et nous verrons par son ré- 
oit qu'on a pu croire seulement i|u'il avait laissé sa vie dans les 
tortures. Mais c'est le malheur de la plupart des personnages de 
celte pièce d'ignorer ce qu'ils devraient ou, tout au moins, pour- 
raient savoir. 

4 Voltaire se souvient ici de Virgile ; 

Id cinerom aut Manea credis curare seouUos ? 

^:||., liT. IV. V. 34. 



18 ALZIRE. 

Il t'appelle aux autels, il règle ta conduite; 
Euteuds sa voix. \ 

"""^ ALZIRE. 

Mon père, où ra'avez-\ous réduite? 
Je sais ce qu'est un père, eî quel est son pouvoir : 
M'iinmoler quand il parle est mon premier devoir, 
Et mon obéissance a passé les limites 
Qu'à ce devoir sacré la nature a prescrites. 
Mes yeux n'ont jusqu'ici rien vu que par vos yeux, 
Mon cœur cliangé par vous abandonna ses dieux; 
Je ne regrette ])oint leurs grandeurs terrassées, • 
Devant ce Dieu nouveau comme nous abaissées. 
Mais vous qui m'assuriez, dans mes troubles cruels, 
Que la paix habitait au pied de ses autels, 
Que sa loi, sa morale, et consolante et pure. 
De mes sens désolés guérirait la blessure. 
Vous trompiez ma faiblesse. Un trait toujours vainqueur 
Dans le sein de ce Dieu vient déchirer mon cœur : 
Il y porte une image à jamais renaissante; 
Zamorc vit cncoie au cœur de son amante. 
Condamnez, s'il le faut, ces justes sentiments. 
Ces feux victorieux de la mort et du temps. 
Cet amour immortel, ordonne par vous-même: 
Unissez votre fille au lier tyran qui l'aime; 
Mon pays le demande, il le faut, j'obéis : 
Mais tremblez en formant ces nœuds mal assortis; 
Tremblez, vous qui d'un Dieu m'annoncez la vengeance. 
Vous qui me condamnez d'aller en sa présence 
Promettre à cet époux, qu'on me donne aujourd'hui, 
Un cœur qui brûle encor pour un autre que lui '. 

IIONTÈZE. 

Ah! que dis-tu, ma flile? Épargne ma vieillesse; 
Au nom de la nature, au noni de ma tendresse. 
Par nos destins afl'reux que ta main peut changer. 
Par ce cœur paternel que tu viens d'outrager. 
Ne rends point de mes ans la (in trop douloureuse! 
Ai-je fait un seul pas que pour te reifdre heureuse! 
Jouis de mes travaux, mais crains d'empoisonner 
Ce bonheur difficile où j'ai su t'amcner. 
Ta carrière nouvelle, aujourd'hui commencée, 

1 Celte réponse d'Alzii c est admirable. Corneille et Racine l'au- 
raient enviée à leur disciple. 



ACTE i, SCÈNE IV. 

Par la main du devoir est à jamais tracée ' ; 
Ce monde gémissant le presse d'y courir. 
Il n'espfïre qu'en tqi : voudrais-Ui le trahir? 
Apprends à te dompter. 

Al.ZlRE. 



Quelle science, hélas ! 



Faut-il apprendre à feindre! 



SCÈNE V. 
GUSMAN, ALZIRE. 

GUSHAN. 

J'ai sujet de me plaindre 
Que l'on oppose encore à mes empressements 
L'offensante hauteur de ces retardements^ 
J'ai suspendu ma loi prCto à punir l'audace 
De tous ces ennemis dont vous vouliez la grâce : 
Ils sont on liberté ; mais j'aurais à rougir 
Si ce fail)le service eût pu vous attendrir. 
J'attendais cncor moins de mon pouvoir suprême; 
Je voulais vous devoir à ma flamme, à vous-même; 
Et je ne pensais pas, dans mes vœux satisfaits, 
•Que ma félicité vous coûtât des regrets. 

ALZIRE. 

Que puisse seulement la colère céleste 

ISc pas rendre ce jour à tous les deux funeste ! 

Vous voyez quel clTroi me trouble et me confond : 

Il parle dans mes yeux, il est peint sur mon front. 

Tel est mon caractère : et jamais mon visage 

N'a de mon cœur encor démenti le langage. 

Qui peut se déguiser pourrait trahir sa foi ; 

C'est un art de l'Europe : il n'est pas fait pour moi' 

1 Peut-on dire tracer «ne carrière, comme on dit tracer une 
route? 

li On peut comparer ce début avec celui de la scène qu'Oros- 
mane ouvre i)ar ces mots ; Paraisses, tout est prêt. On verra com- 
ment la difi'ûrencc des sentiments et des caractères nioditie le lan- 
gage des personnages dans une situation semblable. 

3 Orosmanc dit à Zaïre : 

L'art n'en pat r»it pour tui , tu n'en as pas besoin. 



20 ALZIRE. 

GUSMAN. 

Je vois votre franchise, et je sais que Zamore 
Vit dans votre mémoire, et vous est clier encore. 
Ce cacique obstiné, vaincu dans les comliats. 
S'arme cncor contre moi de la nuit du trépas. 
Vivant, je l'ai dompté : mort, doit-il être à craindre? 
Cessez de m'offonser, et cessez de le plaindre ; 
Votre devoir, mon nom, mon creur, en sont blessés; 
Et ce cœur est jaloux des pleurs que vous versez. 

ALZIRE. 

Ayez moins de colère et moins de jalousie; 
V<n rival au tombeau doit causer peu d'envie : 
Je l'aimais, je l'avoue, et tel fut mon devoir ; 
De ce monde opprimé Zamore était l'espoir : 
Sa foi me fut promise, il eut pour moi des charmes, 
11 m'aima : son trépas me coilte encor des larmes. 
\ ous, loin d'oser ici condamner ma douleur, 
Jugez de ma constance, et connaissez mon cœur: 
Et, quittant avec moi cette fierté cruelle. 
Méritez, s'il se peut, un cœur aussi fidèle. 



SCENE VI. 

GUSMAN. 

Son orgueil, je l'avoue, et sa sincérité. 

Étonne mon courage, et plaît à ma fierté. 

Allons, ne souffrons pas que cette humeur altière 

Coûte plus à dompter que l'Amérique entière. 

La grossière nature, en formanr ses appas. 

Lui laisse un cœur sauvage, et fait pour ces climats. 

Le devoir fléchira son courage rebelle; 

Ici tout m'est soumis, il ne reste plus qu'elle; 

Que l'hymen en triomphe, et qu'on ne dise plus 

Qu'un vainqueur et qu'un maître essuya des refus! 



FIN Dl' PREMIER ACTE. 



ACTE SECOND. 



SCENE I. 

ZAMORE, AMÉRICAINS. 



A 



ZAMOUE. 

Amis de qui l'audace, aux morinls peu commune, 
Heuaît daus lesdaugers cl croit dans l'infortune; 
Illustres compagnons de mon funeste sort, 
N'obtiendrons-nous jamais la vengeance ou la mort? 
Vivrons-nous pour servir Alzire et la patrie, 
Sans ôter à Gusmaii sa détestable vie. 
Sans trouver, sans punir cet insolent vainqueur. 
Sans venger mon pays, qu'a perdu sa fureur? 
Dieux im])uissauis, dieux vains de nos vastes contrées, 
A dns dieux ennemis vous les avez livrées; 
Et six cents Espagnols ont détruit sous leurs coups 
Mon pays et mon trône, et vos temples et vous. 
Vous n'avez plus d'autels, et je n'ai plus d'empire ' ; 
Nous avons tout perdu : je suis privé d'Alzire. 
J'ai porté mou courroux, ma honte et mes regrets 
Dans les sables mouvants, dans le fond des forêts. 
De la zone brûlante et du milieu du monde-, 
L'astre du jour a vu ma course vagabonde 
Juscju'aux lieux où, cessant d'éclairer nos climats, 
H lamcne l'année, et revient sur ses ])as^ 
Eulin votre amitié, vos soins, votre vaillance, 

1 L'empire de Zaniore! c'est une hyperbole en rapport avec 
l'emphase di; tout ce discours. 

2 Redondance, l.e milieu du monde est l'cquateur qui partai;e 
en deux la zone brûlante, on ver.';, et torrido, en prose. 

3 Ces vers semblent un .i.Mivenir de Virgile : Georg., 1. 11, v. loi. 



Ces réminiscences de l'antiquité sont rares dans Voltaire. 



22 ALZIRE. 

A mes vastes desseins ont rendu l'espérance : 
Et j'ai cm satisfaire, en cet affreux séjour, 
Deux \crius de mon cœur, la vengeance et l'amour'. 
Nous avons rassemblé des mortels intrépides, 
Éternels ennemis de nos maîtres avides ; 
Nous les avons laissés dans ces forêts errants, 
Pour observer ces murs bâtis par nos tyrans-. 
J'arrive >, on nous saisit; une foule inhumaine 
, Dans dos gouffres profonds nous plonge et nous enchaîne. 
De ces lieux infernaux on nous laisse sortir. 
Sans que de notre sort ou nous daigne avertir. 
Amis, où sommes-nous? ne pourra-t-on m'instruire 
Qui commande en ces lieux, quel est le sort d'Alzire? 
Si Montèze est esclave, et voit encor le jour? 
S'il traîne ses malheurs en cette iiorrihle cour ? 
Clierset tristes amis du malheureux Zamore, 
Ne pouvez-vous m'apprendre un destin que j'ignore ? 

UN AMERICAIN. 

En des lieux différents, comme toi mis aux fers. 
Conduits en ce palais par des chemins divers, 
Étrangers, inconnus chez ce peuple farouche. 
Nous n'avons rien appris di- tout ce qui te touche, 
(îacique infortuné, digne d'un meilleur sort, 
Du moins si nos tyrans ont résolu ta mort. 
Tes anus, avec toi prêts à cesser de vivre. 
Sont dignes de t'aimer, et dignes de te suivre. 

1 I.a vengeance et l'amour sont des vertus de l'état barbare. 

2 Zamore conte à ces braves Américains ce q\i'\\s savent aussi 
bien que lui, et poursuit en leur demandant ce queconinie lui ils 
doivent ignorer. Son discours n'en est pas moins une belle décla- 
mation. 

ô •< Ce n'est pas assez de dire j'arrive. Si le spectateur content 
de voir Zamore n'en demande pas davantage, le lecteur un peu 
plus difficile lui dira : pourquoi arrivez-vous? Vous dites dans une 
des scènes suivantes : je cherche ici Gttsman, j'y vole pourAlzire; 
mais comment venez -vous au hasard, au milieu de vos ennemis, 
dans une ville fortifiée, avec une suite de quelques amis? Com- 
ment arrivez-vous de manière à être saisi en arrivant, sans pou- 
voir prendre aucune défense? Quel était votre dessein ? Espcriez- 
vous de vous cacher sous quelque déguisement? Aviez-vous quel- 
que intelligence dans la ville? Y avait-il quelque entreprise formée 
ou pour vous venger de Gusman oupourtiier Alziredeses mains?.. 
Ce n'est pas métne l'amour qui peut être le prétexte de tant d'im- 
prudence; vous ignorez où est Alzire; vous le demandez Tingt fois 
pendant tout le second acte. >> {La Harpe. ^ 



ACTE H, SCÈNE I. 23 

ZAMOKE. 

Après l'honneur de vaincre, il n'est rien sous les cicux 

De plus grand en eflet qu"uii trépas glorieux; 

Mais mourir dans l'opprobre et dans l'ignominie, 

iMais laisser en mourant des fers à sa patrie, 

Périr sans se venger, expirer par les mains 

De ces brigands d'Europe, et de ces assassins 

Qui, de sang enivrés, de nos trésors avides, 

De ce monde usurpé désolatcurs perfides. 

Ont osé nie livrer à dt s tourments lionteux. 

Pour ui'arraclier des biens plus méprisables qu'eux ; 

Entraîner au tombeau des citoyens qu'on aime-, 

Laissor à ci's tyrans la moitié de soi-même; 

Abandonner Alzire à leur lâche fureur : . 

Cette mort est affreuse, et fait frémir d'horreur'! / 

SCÈNE II. 
ALVAREZ, ZAMORE, américains. 

ALVAREZ. 

Soyez libres, vivez. 

ZAMORE. 

Ciel! que viens-je d'entendre? 
Quelle est cette vertu que je ne puis comprendre? 
Quel vieillard, ou quel dieu vient ici m'élnnncr? 
Tu parais Espagnol, et tu sais pardonner' ! 
Es-tu roi? Cette ville est-elle en ta puissance? 

ALVAREZ. 

Non: mais je puis au moins protéger l'innocence. 

ZAMOKK. 

Quel est donc ton destin, vieillard trop généreux? 

ALVARF.Z. 

Celui de secourir les mortels mallicurcux, 

ZAMORE. 

Eh? qui peut t'inspirer cette auguste clémence'? 

1 Cette période poùiique est bien conduite et pioduit toujours 
de l'effet lursqu'oti la dt'flamo avec feu. 

2 1,'cpigranime est d'auiaiii plus sanglante qu'elle jaillii d'un 
rapproclicnienl qui n'est point chcrclic. 

3 Pourquoi faut-il que ces veis, dont le tour est vif , soient 
alourdis par tant d'cpitlièles ? 



24 ALZIRE. 

ALVAREZ. 

Dieu, ma religion, et la reconnaissance. 

ZAMORE. 

Dieu? ta religion? Quoi! ces tyrans cruels, 

Monstres désaltdrés dans le sang des mortels, 

Qui dépcuplnnt la terre, et dont la barbarie 

En vasœ solitude a change ma patrie, 

Dont rinfànie avarice est la suprême loi. 

Mon père, ils n'ont donc pas le même Dieu que toi? 

ALVAREZ. 

Ils ont le même Dieu, mon fils; mais ils l'outragent ' : 
Nés sous la loi des saints, dans le crime ils s'engagent. 
Ils ont tous abusé de leur nouveau pouvoir: 
Tu connais leurs forfaits, mais connais mon devoir. 
Le soleil par deux fois a, d'un tropique à l'autre, 
Éclairé dans sa niarche et ce monde et le nôtre-. 
Depuis c|uo l'un des tiens, par un noble secours. 
Maître de mon destin, daigna sauver mes jours^ 
Mon cœur, dès ce moment, partagea vos misères; 
Tous vos concitoyens sont devenus mes frères; 
Et je mourrais lieurcux si je pouvais trouver 
Ce héros inconnu qui m'a pu conserver. 

ZAMORE. 

A ses traits, à son âge, à sa vertu suprême- 

C'est lui, n'en douions point, c'est Alvarez lui-même. 

Pourrais-tu parmi nous reconnaître le bras 

A qui le ciel permit d'empêcher ton trépas? 

ALVAREZ. 

Que me dit-il? .\pproche. ciel ! ô Providence! 
C'est lui, voilà l'objet de ma reconnaissance. 
Mes yeux, mes tristes yeux, affaiblis par les ans, 
Hélas! avez-vous pu le chercher si longtemps'? 

{Il l'embrasse.) 
Mon bienfaiteur! mon fils ! parle, que dois-je faire? 

1 Ce vers, vraiment beau, estaffaibli par les développements q 
le suivent. 

2 Alvarez ne veut pas être en reste de périphrases asironom 
ques avec Zamore. 

." Quel circuit: que de circonlocutions pour dire une chose s 
siniple: 

4 A la rigueur on comprend que le vieil Alvarez, dont les yeu: 
sont affaiblis, ne reconnaisse pas tout d'abord son libérateur, mais 
Zamore, qui a bonne vue, tarde bien à reconnaître Alvarez. 



ACTE II, SCENE II. 

Daigne habiter ces Houx, et je t'y sers de père. 

La mort a respecté ces jours que je te doi, 

Pour me donner le temps de m'acquitter vers toi. 

ZAMORE. 

Mon père, ah! si jamais ta nation cruelle 
Avait de tes vertus niontrd (juelque étincelle. 
Crois-moi, cet univers aujourd'hui désolé 
-Au-devant de leur joujj sans peine aurait volé. 
Mais autant que ton âme est bienfaisante et pure, 
Autant leur cruauté l'ait frémir la nature : 
Et j'aime mieux périr que do vivre avec eux. 
Tout ce qui; j'ose attendre, et tout ce que je veux. 
C'est de savoir au moins si leur main sanguinaire 
Du maliieurcux Montèze a fini la misère; 
Si le père d'AIzire... Hélas! tu vois les pleurs 
Qu'un soutenir trop cher arrache à mes douleurs. 

ALVAREZ. 

Ne cache point tes pleurs, cesse de t'en défendre; 
C'est de l'humanité la manpie la plus tendre. 
Malheur aux cœurs ingrats, et nés poin- les forfaits, 
Que les douleurs d'autrui n'ont attendris jamais '! 
Apprends que ton ami, plein de gloire et d'années, 
Coule ici i)rès de moi ses douces destinées. 

ZAJlOiiE. 

Le verrai-j('\' 

ALVAREZ. 

Oui, crois-moi. Puisse-t-il aujourd'hui 
T'cngager à penser, a vivre comme lui! 

ZAMUliE. 

Quoi ! Montèze, dis-tu... 

ALVAREZ. I 

Je veux que de sa bouche 
Tu sois instruit ici de tout ce qui le touche. 
Du sort qui nous unit, de ces heureux liens ^ 
Qui vont joindre mon peuple à tes concitoyens. 
Je vais dire à mon fils, dans l'excès de ma joie, 
C(! bonheur inouï que le ciel nous envoie. 



1 Ces rétli'xions sur le carari^ro moral des pleurs sont un pou 
longues, et sentent plus l'homolie que la tragédie. 

2 Ces liens reparaissent pour la cinquième fois à la tin d'u;; 
vers. 



"G ALZIRE. 

Je te quitte un namiient; mais c'est pour te servir 
Et pour serrer les nœuds qui vont tous nous unir. 



SCENE III. 

ZAMORE, AMÉRICAINS. 
ZAMORE. 

Des cieux enfin sur moi la bonté se déclare; 
Je trouve un homme juste en ce séjour barbare. 
Alvarez est un dieu qui, parmi ces pervers. 
Descend pour adoucir les mœurs de l'univers'. 
Il a, dit-il, un fils; ce fils sera mon frère : 
Qu'il soit digne, s'il peut, d'un si vertueux père! 
jour! ô doux espoir à mon cœur éperdu! 
Montèze, aprùs trois ans, tu vas m'étre rendu! 
Alzire, clière Alzire, ô loi que j'ai servie, 
Toi pour qui j'ai tout fait, toi l'àmc de ma vie, 
Serais-tu dans ces lieux? hélas! me gardes-tu 
(^ette fidélité, la première vertu^? 
Un cœur infortuné n'est point sans défiance... 
Mais quel autre vieillard à mes regards s'avance^ 



SCENE IV. 
MONTÈZE, ZAMORE, amkricaiks. 

ZAMORE. 

Cher Montèze, est-ce toi que je tiens dans mes brasî 

Revois ton cher Zamore échappé du trépas, 

Qui du sein du tombeau renaît pour te défendre; 



1 \/univers, le monde, la terre, toutes ces expressions vagues 
dans leur noblesse banale, ont été irop prodiguées dans cette pièce. 

2 Ici l'apposiiiou ne peut pas servir de cumpiénicnt. l,a phiase 
entière par le sons n'est pas achevée grammaticalement. 11 fau- 
drait une conjoni-tion. 

ô Celle fois la vue de Zamore ne sera pas longtemps en défaut. 
En effet, malgré l'interrogation il a déjà reconnu Monlèze. 



ACTE II, SCÈNE IV. 27 

Revois ton Icndrc ami, ton allié, ton gendre. 
AIzire esi-elle ici? parle, quel est son sort? 
Achùve de uie rendre ou la vie ou la mort. 

MONTÈZE. 

('acique malheureux 1 sur le bruit de ta perte, 
Aux plus tendres regrets notre âme était ouverte; 
Nous te redemandions à nos cruels deslins', 
Autour d'un vain tombeau que t'ont dressé nos mains. 
Tu vis : puisse le ciel te rendre un sort tranquille! 
î*iiissent tous nos malheurs finir dans cet asile! 
Zaniore, ali ! quel dessein t'a conduit dans ces lieux ? 

ZAMOIIE. 

La soif de me venger, toi, ta fdie, et mes dieux. 

MONTÈ/.r;. 
Que dis-tu? 

ZAMORE, 

Souviens-toi du jour épouvantable 
Où re fier Esi)agnol, terrible, invulnérable, 
liciiversa, détruisit jusqu'en leurs fondements 
Ces murs que du Soleil ont bâtis les enfants'^ : 
(iusman était son nom. Le destin qui m'0])prime 
Ne m'apprit rien de lui que son nom et son crime ^ 
(le nom, mon cher Montf;ze, à mon cœur si fatal. 
Du iiiliage et du meurtre était rafîrcux signal. 
A ce nom, de mes bras on arracha la fdle; 
Dans un vil esclavage on traîna ta famille-. 
On démolit ce temple, et ces autels chéris 
Où nos dieux m'attendaient pour me nommer ton fils; 
On me traîna vers lui : dirai-jo à quel supplice, 
A quels maux me livra sa barbare avarice, 
l'our m'arracher ces biens par lui déifiés, 
Idoles de son peuple, et que je foule aux pieds? 
Je fus laissé mourant au milieu des tortures. 
Le temps ne pcnit jamais affaiblir les injures : 
Je viens après trois ans d'assembler des amis, 
Dans leur commune haine avec nous affermis : 

1 A nos cruels destins est un iiémistiche de rempUssage. L'cx- 
])vession ne serait juste que si l'imagination pouvait personnifier 
no.'î cruels rfeUiris. 

2 Cusi'o, capitale de l'empire des Incas. 

ô 11 fallait, l'ii cflct, qu'il sût cela ei qu'il n'en sût pas davan- 
tage dans l'intérêt do la fable imaginée par le poète. Quant à la 
vraisemblance, Voltaire ne s'en est pas inquiété. 



28 ALZIRE. 

Ils sont dans nos forêts, et leur foule héroïque 
Vient périr sous ces murs, ou venger l'Amérique, n 

MON'TÈZE. .r^Ot 

Je te plains; mais, hélas! où vas-tu t'euiporter? 

Ne cherche point la mort qui voulait t'é\iter. 

Que peuvent tes amis, et leurs armes fragiles. 

Des habitants des eaux dépouilles inutiles; 

Ces marbres impuissants en sabres façonnés, 

Ces soldats presque nus et mal disciplinés, 

•vontre ces fiers géants, ces tyrans de la terre, 

De ferélincelanls, armés de leur tonnerre, 

Qui s"élancent sur nous, aussi prompts que les vents, 

Sur des monstres guerriers pour eux obéissants '? 

L'univers a cédé; cédons, mon cher Zamore. 

ZAMOKE. 

Moi fléchir, moi ramper, lorsque je vis encore ! 

Ah ! Montèze, crois-moi, ces foudres, ces éclairs. 

Ce fer dont nos tyrans sont armés et couverts. 

Ces rapides coursiers qui sous eux font la guerre. 

Pouvaient à leur abord épouvanter la terre : 

Je les vois d'un oeil fixe, et leur ose insulter; 

Pour les vaincre, il suffit de ne rien redouter. 

Leur nouveauté, qui seule a fait ce monde esclave, 

Subjugue qui la craint, et cède à ((ui la brn\ c. 

L"or, ce poison brillant qui naît dans nos climats, 

Attire ici l'Europe, et ne nous défend pas. 

Le fer manque à nos mains ; les cieux, pour nous avares, 

Ont fait ce don funeste à des mains plus barbares : 

Mais, pour venger enfin nos peuples abattus. 

Le ciel, au lieu de fer, nous donna des vertus. 

Je combats pour Alzire, et ^e vaincrai pour elle. 

MONTÈZE. 

Le ciel est contre toi : calme nu frivole zèle. 
Les temps sont trop changés ^ 

ZAMORE. 

Que peux-tu dire, hélas! 



1 Voilà de bien beaux vers et même un peu trop poétiques dans 
ia bouche riu vieil et insignifiant Montèze. La réponse de Zamore 
esi du même ton et d'airéclat semblable, mieux en rapport avec 
l'âge et le caractère du nersonnage. 

2 Abner dit mieux (vl//ia;i«, aci. I, se. i.) : 



ACTE II, SCÈNE IV. 29 

Les temps sont-ils changés, si ton cœur ne l'est pas, 
Si ta fille est fidMe à ses vœux, à sa gloire. 
Si Zamore est présent encore a sa mémoire? 
Tu détournes les yeux, tu pleures, tu gémis! 

MONTÈZE. 

Zamore infortuné! 

ZAMORK. 

Ne suis-je plus ton fils? 
Nos tyrans ont lléiri ton âme magnanime; 
Sur le bord de la tombe ils t'ont appris le crime. 

MONTÈZE. 

Je ne suis point coupable, et tous ces conquérants. 

Ainsi que tu le crois, ne sont point des tyrans. 

11 en est que le ciel guida dans cet empire, 

Moins pour nous conquérir qu'afin de nous instruire; 

Qui nous ont apporté de nouvelles vertus. 

Des secrets immortels, et des arts inconnus, 

La science de l'homme, un grand exemple à suivre; 

Enfin l'art d'être heureux, de penser, et de vivre '. 

ZAMOKE. 

Que dis-tu? ((uelle horreur ta bouche ose avouer! 
Alzire est leur esclave, et tu peux les louer ! 

MONTÈZE. 

Elle n'est point esclave. 

ZAMORE. 

Ah, Montèze! ah, mon père! 
Pardonne à mes malheurs, panlonnc à ma colère; 
Songe qu'elle est à moi par des nœuds éternels : 
Oui, tu me l'as promise aux pieds des immortels; 
Us ont reçu sa loi, son cœur n'est point parjure'. 

MONTÈZE. 

N'atteste point ces dieux, enfants de l'imposture. 
Ces fantômes alTreux, que je ne connais plus; 
Sous le Dieu que j'adore ils sont tous abattus. 

ZAMORE. 

Quoi! ta religion? quoi ! la loi de nos pères? 

1 Montèze a fait de grands et rapides progrès à son âge! La 
science de l'iiomme, l'an de penser sont des expressions .surpre- 
nantes pour le temps, le lieu et le personnage. Voltaire pense à 
Locke, à Condillac, à la France, il oublie Moiiièze et l'Amérique. 

2 Voui derie/. à son sort unir toui mes momcnti, 
Je défendrai me» droits fondés «ur tos serments. 

Racine, lySif., net IV, se. »i. 



30 ALZIRE. 

MONTÈZE. 

J'ai connu son néant, j'ai q;iitté ses chimères. 
Puisse, le Dieu des dieux, dans ce monde ignoré. 
Manifester son être à ton cœur éclairé ! 
Puisses-tu mieux connaître, 6 malheureux Zamore, 
Les vertus de l'Europe, et le Dieu qu'elle adore! 

ZAMORE. 

Quelles vertus! Cruel, les tyrans de ces lieux 
T'ont fait esclave en tout, t'ont arraché tes dieux. 
Tu les as donc trahis pour trahir ta promesse? 
Alzire a-t-elle encore imité ta faiblesse? 
Garde-toi... 

MONTÈZE. 

Va, mon cœur ne se reproche rien : 
Je dois bénir mon sort, et pleurer sur le tien. 

ZAMORE. 

Si tu trahis ta foi, tu dois pleurer sans doute. 

Prends pitié des tourments que ton crime me coûte, 

Prends pitié de ce cœur, enivré tour à tour 

De zèle pour mes dieux, de vengeance et d'amour. 

Je cherche ici Gusman, j'y vole pour Alzire ; 

Viens ; conduis-moi vers elle, et qu'à ses pieds j'expire. 

Ne me dérobe pcant le bonheur de la voir; 

Crains de porter Zamore au dernier désespoir ; 

Reprends un cœur humain, que ta vertu bannie... 



SCÈNE V. 

MONTÈZE, ZAMORE, américains, gardes. 

ON GARDE, à Montèze. 
Seigneur, on vous attend pour la cérémonie. 

MONTÈZE. 

Je vous suis. 

ZAMORE. 

Ah! cruel, je ne te quitte pas. 
Quelle est donc cette pompe où s'adressent tes pas? 
Montèze... 

MONTÈZE. 

Adieu; crois-moi, fuis de ce lieu funeste. 



ACTE II, SCÈNE V. 

ZAMORE. 

Dût ni'accabler ici la colère céleste, 
Je te suivrai 1 

MONTh-.ZE. 

Pardonne à mes soins paternels. 
{Aux gardes.) 
Gardes, enipftclicz-lcs de me suivre aux autels. 
Des païens, élevés dans des lois étrangères, 
P6urraient de nos chrétiens profaner les mystères : 
11 ne m'appartient pas de vous donner des lois; 
Mais Gusman vous l'ordonne, et parle par ma voix. 

%— ^ 

SCÈNE VI. 

ZAMORE , AMÉRICAINS. 
ZAMORE. 

Qu'ai-jc entendu? Gusman! ô trahison! ô rage! 
comble dos forfaits! ladie et dernier outrage! 
Il servirait Gusman! l'ai-je bien entendu? 
Dans l'univers entier n'est-il plus de vertu? 
Alzire, Alzirc aussi sera-t-clle coupable? 
Aura-t-elle sucé ce poison détost:d)le, 
Apporté parmi nous par ces persécuteurs 
Qui poursuivent nos jours et corrompent nos mœurs? 
Gusman est donc ici? Que résoudre et que faire? 

UN AMÉRICAIN. 

J'ose ici te donner un conseil salutaire. 

Celui qui t'a sauvé, ce vieillard vertueux, 

Bientôt avec son fils va jjaraître à tes yeux. 

Aux portes de la ville obtiens qu'on nous conduise : 

Sortons, allons tenter notre illustre entreprise. 

Allons tout préparer contre nos ennemis. 

Et surtout n'épargnons qu'Alvarez et son fils. 

J'ai vu de ces remparts l'étrangère structure : 

Cet art nouveau pour nous, vain([ueurde la nature. 

Ces aiigles, ces fossés, ces hardis boulcvarts. 

Ces tonnerres d'airain grondants sur les remparts, 

Ces pièges de la guerre, où la mort se jirésente. 

Tout étonnants (pi'ils sont, n'ont rien ()ui m'épouvante. 

Ilélas! nos citoyens enchaînés eu ces lieux, 



32 ALZIRE. 

Servent à cimenter cet asile odieux' ; 

Ils dressent, d'une main dans les fers avilie, 

Ce siège de l'orgueil et de la tyrannie. 

Mais crois-moi, dans l'instant qu'ils verront leurs vengeurs, 

Leurs mains vont se lever sur leurs persécuteurs; , 

Eux-ménie ils détruiront cet effroyable ouvrage, 

Instrument de leur honte et de leur esclavage. 

Nos soldats, nos amis, dans ces fossés sanglants 

Vont te faire un chemin sur leurs corps expirants. 

Partons, et revenons sur ces coupables têtes 

Tourner ces traits de fou, ce fer, et ces tempêtes, 

Ce salpêtre enflammé =, qui d'abord à nos yeux 

Parut un feu sacré, lancé des mains des dieux. 

Connaissons, renversons cette horrible puissance 

Que l'orgueil trop longtemps fonda sur l'ignorance. 

ZAMORE. 

Illustres malheureux, que j'aime à voir vos cœurs 

Embrasser mes desseins, et sentir mes fureurs ! 

Puissions-nous de Gusman punir la barbarie! 

Que son sang satisfasse au sang de ma patrie! 

Triste divinité des mortels offensés. 

Vengeance, arme nos mains; (]u")l meure, et c'est assez; 

Qu"il meure... Mnis hélas! plus malheureux que braves, 

Nous parlons de punir, et nous sommes esclaves. 

De notre sort affreux le joug s'appesantit; 

Alvarez disparait, Montèzc nous trahit. 

Ce que j'aime est peut-être en des mains que j'abhorre; 

Je n'ai d'autre douceur que d'en douter encore. 

Mes amis, quels accents remplissent ce séjour? 

Ces flambeaux allumés ont redoublé le jour. 

J'entends l'airain tonnant de ce peuple barbare : 

Quelle fête, ou quel crime est-ce donc qu'il prépare? 

Voyons si de ces lieux on peut au moins sortir. 

Si je puis vous sauver, ou s"il nous faut périr. 



i Cinian^er est poétique dans le sens figuré, mais ici il est pris 
1 propre et accolé au mot abstrait d'asile" avec lequel il ne peut se 
Dr. 

2 Périphrase pour désigner la poudre à canon. 

FIN DU SECOND ACTE. 



ACTE TROISIÈME, 



SCÈNE I. 

ALZIRE. 

Mânes de mon amant, j'ai donc trahi ma foi! 

Ci'en est fait, et Giisman règne à jamais sur moi' ! 

L'Océan, qui s'élève entre nos liéniisplières, 

A donc mis entre nous d'impuissantes l)arrières'; 

Je suis à lui, l'autel a donc reçu nos vœux, 

Kt déjà nos serments sont écrits dans les cieux! 

toi qui me poursuis, ombre chère et sanglante, 

A mes sens désolés omhre .'i jamais présente. 

Cher amant, si mes pleurs, mon trouble, mes remords, 

Peuvent percer ta lomhe, et passer chez les morts ; 

Si le pouvoir d'un Dieu fait survivre à sa cendre 

Cet esprit d'un héros, ce cœur (idèle et tendre. 

Cette ûme qui m'aima juscpi'au dernier soupir. 

Pardonne à cet hymen où j'ai pu consentir^! 

1 « C'était une nouveauté bien hardie que de marier Alzirc au 
troisième acte avec Ousman qu'elle abhorre, et d'6ter par là tout 
espoir à Zamorc pour qui le spectateur s'intéresse. Aussi ce mono- 
logue excita-t-il à la première représentation une espèce de mur- 
nuire. On ne pouvait deviner les ressources du génie. Mais quand 
on cntcndii la scène de Zamorc avec Alzire, la salle retentit d'ac- 
clamatloiis. » {La Harpe.) 

1 Ce langage parait trop pompeux dans la bouche d'Alzire au 
désespoir. Voliaiie ne s'en soucie pas et songe à lutter contre 
Horace, qui a dit, liv. I , ode m : 

Nequicqimm dcu» ubscidif 
l'rudcns Oceano Uissociabili 
Terras. 

r. i- Où j'ai pu consentir. » Où est pris dans le sens d'auquel selon 
l'usage de nos vieux auteurs, suivi encore au xvii* siècle par Mo- 
lièiu suitout, ei souvent môme par Racine; comme, par exemple, 
dans Iphigénte, act. III , se. v : 

Voilà dono cet bjrnien ou j'étais dastini* .' 



34 ALZIRE. 

11 fallait m'iminoler aux volontés d'un père, 
Au bien de mes sujets, dont je me sens la mère, 
A tant de malheureux, aux larmes des vaincus, 
Au soin de l'univers, liélas! où tu n"es plus. 
Zamore, laisse en paix mon âme déchirée 
Suivre l'affreux devoir où les cieux m'ont livrée; 
Souffre un joug imposé par la nécessité ; 
Permets ces nœuds cruels, ils m'ont assez coûté. 



SCENE II. 
ALZIRE, ÉMIRE. 

ALZIRE. 

Eh bien ! veut-on toujours ravir à ma présence 
Les habitants des lieux si chers à mon enfance'? 
Ne puis-je voir enfin ces captifs malheureux, 
Et goûter la douceur de pleurer avec eux? 

ÉMlRE. 

Ah! plutôt de Gusman redouiez la furie; 

Craignez pour ces captifs, tremblez ])our la patrie. 

On nous menace, on dit qu'à notre nation 

Ce jour sera le jour de la destruction. 

On déploie aujourd'hui l'étendard de la guerre; 

On allume ces feux enfermés sous la terre; 

On assemblait déjà le sanglant tribunal-; 

Montôze est appelé dans ce conseil fatal; 

C'est tout ce que j'ai su. 

ALZIRE. 

Ciel, qui m'avez trompée, 
De quel étonnement je demeure frappée! 
Quoi! presque entre mes bras, et du pied de l'autel, 
Gusman contre les miens lève son bras cruel ! 

1 Et depuis qaand, seigneur, craigner-vous la présence 
De ces paisibles Ueux si chers à votre enfance ? 

Racine, Vtiedre, aet. I, se. I. 

2 Le sanglant tribunal désigne sans doute l'inquisiiion, et hs 
feux enfermés $ous la terre, ses réchauds allumés pour donner la 
quosiiou. t. a Harpe ne comprenait pas, puisqu'il demande; «Le 
tribunal de qui ? » et qu'il ajoute : « le doit gouverner quelque chose 
quand il n'y a pas d'épiihète spécifique. » Voltaire croyait avoir 
spécifié le tribunal par l'adjectif tanglant. 



ACTE III, SCÈNE li. 

Quoi! j'ai fait le serment du inallieur de ma vie' ! 
Serment qui pour jamais m'avez assujettie! 
Hymen, cruel hymen, sous quel astre odieux ■ 
Mon père a-t-il formé tes redoutables nœuds l) 



SCÈNE III. 

ALZIRE, ÉMIRE, GÉPHANE. 

CÉPHANE. 

Madame, un des captifs qui dans cette journée 
IS'ont dû leur liberté qu'à ce grand hyménée, 
A vos pieds en secret demande à se jeter. 

ALZlltE. 

Ah! qu'avec assurance il peut se présenter! 
Sur lui. sur ses amis mon âme est attendrie : 
Ils sont clicrs à mes yeux, j'aime en eux la patrie. 
Mais quoi! faut-il qu'un seul demande à me parler? 

CÉPHANE. 

Il a quelques secrets qu'il veut vous révéler. 
C'est ce môme guerrier dont la main tutélaire 
De Gusman votre époux sauva, dit-on, le père. 

ÉMlRE. 

Il vous cherchait, madame, et Montèze en ces lieux 
Par des ordres secrets le caclfti^ à vos yeux. 
Dans Mil sombre chagrin son âme enveloppée 
Semblait d'un grand dessein profondément frappée'. 

CÉrHANE. 

On lisait sur son front le trouble et les douleurs. 
Il vous nommait, madame, et répandait des pleurs; 
Et l'on connaît assez, par ses plaintes secrètes, 
Qu'il ignore et le rang et l'éclat où vous êtes. 

ALZIRE. 

Quel éclat, chère Émire! et quel indigne rang! 
Ce héros malheureux peut-être est de mon sang ; 
De ma famille au moins il a vu la puissance; 
Peut-être de Zamorc il avait connaissance. 

1 On comprend ce (\ue veut dire Voltaire, mais il n'cxpiiino pas 
heureusement sa pensée. 

2 Frappée d'un dessein n'est pas le mot propre. 



36 ALZIRE. 

Qui sait si de sa perte il ne fut pas témoin? 
11 vient pour m'en parler : ah 1 quel funeste soin! 
Sa voix redoublera les tourments que j'endure ; 
Il va percer mon cœur, et rouvrir ma blessure. 
Mais n'importe! qu'il vienne. Un mouvement confus 
S'empare malgré moi de mes sens éperdus. 
Hélas! dans ce palais arrosé de mes larmes. 
Je n'ai point encore eu de moment sans alarmes. 



sci:xE IV. 

ALZIRE, ZAMORE, ÉMIRE. 

ZAMOHE. 

M'esl-elle enfin rendue? Est-ce elle que je vois! 

ALZIRE. 

Ciel! tels étaient ses traits, sa démarche, sa voix. 

{Elle tombe dans les bras de sa confidente.' 
Zamore!... Je succombe: à peine je respire. 

ZAMORE. 

Reconnais ton amant. 

ALZIRF.. 

Zamore aux pieds d'Alzire'! 
Est-ce une illusion? 

ZAMfUr. 

Non : je revis pour toi ; 
Je réclame à tes pieds tes serments et ta foi. 
moitié de moi-même! idole de mon âme! 
Toi qu'un amour si tendre assurait à ma flamme. 
Qu'as-tu fait des saints nœuds qui nous ont enchaînés? 

ALZIRE. 

jours! 6 doux moments d'horreur empoisonnés! 



1 « Voltaire a mis plus de rec'n naissances sur la scène qu'au- 
cun autre auteur; Zafre, la Mort de César, Aizi'e, Mahomet, 
Sémirariiis sont fonde? sur des reconnaijsances. CeDendant ces 
tragédies ne se ressemblent point du loul : c'est que le même res- 
sort peut produire des effets absolument différents. « D'ailleurs, 
disait-il, les hommes sont comme des lapins qui se prennent tou- 
tours aux mêmes pièges. » (La Harpe.) 



ACTE m, SCÈPŒ IV. 37 

Cher et fatal objet de douleur et de joie ' ! 

Ah ! Zamore, en quel temps faut-il que je te voie? 

Chaque mot dans mon cœur enfonce le poignard. 

ZAMORE. 

Tu gémis et me vois. 

ALZIRE. 

Je t'ai revu trop tard. 

ZAMORE. 

Le bruit de mon trdpas a dû remplir le monde. 

J'ai traîné loin de toi ma course vagabonde, 

Depuis que ces brigands, t'arrachant à mes bras, 

M'enlevèrent mes dieux, mon trône, et tes appas-. 

Sais-tu que ce Gusman, ce destructeur sauvage, 

Par des tourments sans nombre éprouva mon courage? 

Sais-tu que ton amant, à ton lit destiné, 

Chère Alzire, aux bourreaux se vit abandonné? 

Tu frémis, tu ressens le courroux qui m'enflamme ; 

L'horreur de cette injure a passé dans ton âme. 

Un dieu, sans doute, un dieu qui préside à l'amour 

Dans le sein du trépas me conserva le jwupi 

Tu n'as point démenti ce grand dieu qui me guide; 

Tu n'es point devenue Ksi)agnole et perfide. 

On dit que ce Gusman respire dans ces lieux; 

Je venais l'arracher à ce monstre odieux. 

Tu m'ainu's: vengeons-nous; livre-moi la victime. 

AI.ZIRE. 

Oui, tu dois te venger, tu dois punir le crime; 
Frappe. , 

ZAMORE. 

Que me dis-tu? Quoi, tes vœux! quoi, ta foi... 

AI.ZIRE. 

Frappe, je suis indigne et du jour et de toi. 

ZAMORE. 

Ah, Montèze! ah, cruel ! mon cœur n'a pu te croire. 

ALZIRF. 

A-t-il osé t'apprendre une action si noire? 
Sais-tu pour quel époux j'ai pu t'abandonner? 

1 Nous trouvons la même aniilhèse dans ce vers de Brutus, 
act. V : 

Lève-toi, iriite obJ«t d'horreur et de tendreiie ' 

2 II fallait laisser tes appas dans le vocabulaire suranné de la 
galanterie. Voltaire a plaoé plus nialadroiteraenl encore ce mot au 
neuvième chant de ta Henriade. 



38 ALZIRE. 

ZAMORE. 

Non, mais parle : aujourd'hui rien ne peut ra'étomier. 

ALZIRE. 

Eh bien ! vois donc l'abîme où le sort nous engage ; 
Vois le comble du crime, ainsi que de l'outrage. 

ZAMORE. 

Alzire! 

ALZIRE. 

Ce Gusman... 

ZAMORE. 

Grand Dieu! 

ALZIRE. 

Ton assassin. 
Vient en ce même instant de recevoir ma main. 

ZAMORE. 

Lui? 

ALZIRE. 

Mon père, Alvarez, ont trompé ma jeunesse; 
Ils ont à cet hjTuen entraîné ma faiblesse. 
Ta criminelle arfiante, aux autels des chrétiens. 
Vient presque sous tes yeux de former ces liens. 
J"ai tout quitté, mes dieux, mon amant, ma patrie : 
Au nom de tous les trois, arrache-moi la vie. 
Voilà mon cœur, il vole au-devant de tes coups. 

ZAMORE. 

Alzire, est-il bien vrai ? Gusman est ton époux ! 

ALZIRE. 

Je pourrais t'alléguer, pour alTaiWir mon crime, 
De mon père sur moi le pouvoir légitime, 
L'erreur où nous étions, mes regrets, mes combats, 
Les pleurs que j'ai trois ans donnés à ton trépas; 
Que, des chrétiens vainqueurs esclave infortunée, 
La douleur de ta perte à leur Dieu m'a donnée; 
Que je t'aimais toujours; que mon cœur éperdu 
A détesté tes dieux, qui t'ont mal défendu : 
Mais je ne cherche point, je ne veux point d'excuse; 
Il n'eu est point pour moi, lorsque l'amour m'accuse. 
Tu vis, il me sullit. .le t'ai manqué de foi; 
Tranche mes jours affreux, qui ne sont plus pour toi. 
Quoi! tu ne me vois point d'un œil impitoyable'? 

1 lui .Voltaire est vraiment poète. La passion d'Alzire s'exprime 
dvec éloquence, naturellement. La situation est terrible et tou- 



ACTE 111, SCÈNE IV. 39 

ZAMORE. 

Non, si je suis aimé, non, tu n'es point coupable : 
Puis-je cncor me flatter de régner dans ton cœur? 

ALZIRE. 

Quand Montèzc, Alvarez, peut-être un dieu ven:;eur, ^ 
Nos chrétiens, ma faiblesse, au temple m'ont conduite, 
Sûre de ton trépas, à cet hymen réduite. 
Enchaînée à Gusman par des nœuds éternels. 
J'adorais ta mémoire au pied de nos autels, 
Nos ppujjlcs, nos tyrans, tous ont su que je t'aime : 
Je l'ai dit à la terre, au ciel, h Gusman même; 
Et dans l'affreux moment, Zamore, où je te vois. 
Je te le dis encor pour la dernière fois '. 

ZAMOItE. 

Pour la dernière fois Zamorc t'aïuait vue! 

Tu me serais ravie aussitôt que rendue! 

Ah ! si l'amour encor tc'parlait aujourd'hui!... 

ALZIRE. 

ciel ! c'est Gusman même, et son père avec lui. \ 



SCENE V. 
ALVAREZ, GUSMAN, ZAMORE, ALZIRE, suite. 

ALVAREZ, à son fils. 
Tu vois mon bienfaiteur, il est auprès d'Alzire. 

{A Zamore.) 
O toi ! jeune héros, toi par qui je respire. 
Viens, ajoute à ma joie en cet auguste jour-; 
Viens avec mon cher fils partager mon amour. 

ZAMORE. 

Qu'onlends-je? lui, Gusman! lui, ton fds, ce barbare? 

cliiinte, comme l'entretien de Rodrigue et de Chimèiie après lu mort 
du conae, cl Voltaire parait s'clcver au niveau do son Uiodèle. 

1 Tout ce morceau est admirable. Tous ont .su que je t'aime: 
comme ce pre.sent qui brave la grammaire exprime fidèlement la 
passion: A Gu.iman même est sublime. 

2 I,a situation est dramatique , mais on regrette qu'elle soit 
amenée par tant d'invraisemblances et qu'Alvarez se serve de lo- 
cutions aussi languissantes que celle-ci : « Ajoute à ma joie en cet 
auguste jour. » 



40 ALZIRE. 

ALZIRE. 

Ciel! détourne les coups que ce moment prépare! 

ALVAREZ. 

Dans quel étoniiement... 

ZAMORE. 

Quoi ! le ciel a permis 
Que ce vertueux père eût cet indigne fils? 

GL'SMAN. 

Esclave, d'où te vient cette aveugle furie? 
Sais-tu bien qui je suis? 

ZAMORE. 

Horreur de ma patrie! 
Parmi les malheureux que ton pouvoir a fails, 
Connais-tu bien Zamore, et vois-tu tes forfaits? 

GUSMAN. 

Toi! 

ALVAREZ. 

Zamore ! 

ZAMORE. 

Oui, lui-même, à qui ta barbarie 
Voulut ôter l'honneur, et crut ôter la vie; 
Lui, que tu fis languir dans des tourments iionteux, 
Lui, dont l'aspect ici te fait baisser les yeux '. 
Ravisseur de nos biens, tyran de notre empire. 
Tu viens de ni'ariacher le seul bien où j'aspire. 
Achève; et de ce fer, trésor de tes climats, 
Préviens mon bras vengeur, et préviens ton trépas. 
La main, la même main qui t'a rendu ton père. 
Dans ton sang odieux pourrait venger la terre : 
Et j'aurais les mortels et les dieux pour amis, 
En révérant le père et punissant le fils. 

ALVAREZ, à Gusman. 
De ce discours, 6 ciel ! que je me sens confondre ! 
Vous sentez-vous coupable, et pouvez-vous répondre'? 



1 Ce vers est d'une grande iieaiité. Il exprime la supériorité de 
Zamore sur (lusnian et !a confusion de cet cngueilleux vainqueur 
devant un esclave. Les traits de ce genre, et ils sont rares, sont 
toujours accueillis avec transport. 

2 11 est au moins étrange qu'Alvarez ait ignoré jusqu'alors les 
cruautés de son fils. 



ACTE 111 , SCÈNE V. 41 

CUSMAN. 

Répondre à ce rebelle, et daigner ni'avilir ' 
Jusqu'à le réfuler quand je dois le punir! 
Son juste cliâliment, que lui-même il prononce. 
Sans mon respect pour vous eût été ma réponse. 

[AAlzire.) 
Madame, votre cœur doit vous instruire assez 
A quel point en secret ici vous m'ofl'cnsez; 
Vous qui, sinon pour moi, du moins pour votre gloire, 
Deviez de cet esclave éloulTer la mémoire ; 
Vous, dont les pleurs encore outragent votre époux; 
Vous que J'aimais assez pour en être jaloux. 

ALZIBE. 

{A Gusman.) {A Alvares.) 

Cruel! Et vous, seigneur, mon protecteur, mon père : 

{A Znmore.) 
Toi, jadis mon espoir en un temps plus prospère, 
Voyez le joug horrible où mon sort est lié''. 
Et frémissez tous trois d'horreur et de pitié. 

{En monlrant Zamore.) 
Voici l'amant, l'époux que me choisit mon père, 
Avant que je connusse un nouvel hémisphère". 
Avant que de l'Eurojje on nous portât des fers. 
1-e bruit de son trépas perdit cet univers* : 
Je vis tomber l'empire où régnaient mes ancêtres: 
Tout changea sur la terre, et je connus des maîtres. 
Mon père infortuné, plein d'ennuis et de jours, 
Au Dieu que vous servez eut à la lin recours : 
C'est ce Dieu des chrétiens que devant vous j'atteste; 
Ses autels sont témoins do mon hymen funeste ; 
C'est aux pieds de ce Dieu qu'un horrible serment 
Me donne au meurtrier qui m'ôta mon amant. 
Je connais mal peut-être une loi si nouvelle; 
Mais j'en crois ma vertu, qui parle aussi haut qu'elle. 

1 Daiqner m' avilir est ime expression qui louctie au grotesque. 
Ce sont de ces mots qui, suivant l'expression de J.-B. Rousseau, 

Hurlent d'effroi de «0 voir accouplés. 

2 Un «or< iie à un ;oug est une singulière métaphore. 

3 Expression impropre qui donne à croire qu'Aizire a visité 
l'Europe. 

4 Puisqu'Alzire sait qu'il y a un autre inonde, elle ne doit pas 
dire que l'Amérique est un univers. 



42 ALZÎRE. 

Zamore, tu m'es cher, je t'aime, je le doi: 
Mais après mes serments je ne puis être à toi. 
Toi, Gusman, dont je suis l'épouse et la victime. 
Je ne suis point à toi, cruel, aprf-s ton crime. 
Qui des deux osera se venger aujourd'liui? 
Qui percera ce cœur que Ion arrache à lui? 
Toujours infortunée et toujours criminelle. 
Perfide envers Zamore, à Gusman infidèle, 
Qui me délivrera, par un trépas heureux, 
De la nécessité de vous trahir tous deux? 
Gusman, du sang des miens ta main déjà rougie 
Frémira moins qu'une autre à m'arraclierla vie. 
De l'hymen, de l'amour il faut venser les droits : 
Punis une coupable, et sois juste une fois'. 

GL'SMAN. 

Ainsi vous abusez d'un reste d'indulgence 
Que ma bonté trahie oppose à votre offense : 
Mais vous le demandez, et je vais vous punir; 
Votre supplice est prêt : mon rival va périr. 
Holà, soldats. 

ALZIRE. 

Cruel ! 

ALVAREZ. 

Mon fils, qu'allez-vous faire'? 
Respectez ses bienfaits, respectez sa misère. 
Quel est l'état horrible, ô ciel, où je me vois! 
L'un tient de moi la vie, à l'autre je la dois! 
Ah! mes fils! de ce nom ressentez la tendresse ; 
D'un père infortuné regardez la vieillesse ; 
Et du moins... 

■ 1 Toute cette tirade depuis Zamore, tu m'es cher, jusqu'à la fin, 
esi admirable de force logique ei de passion véhémenle. 

2 11 fallait que Zamore fût le libérateur d'Alvarez et que Gusman 
conservai un grand fonds de piété filiale pour que Zamore ne fû< 
pas puni immédiatement. La combinaison dramatique qui amène 
ce résultat est fortement conçue. 



\CTE III, SCÈNE Vi 



SCÈNE VI. 
ALVAREZ, GUSMAN, ALZIRE, ZAMORE, D. ALONZE, 

OFFICIER ESPAGNOL. 
ALONZE. 

Paraissez, seigneur, et commandez : 
D'armes et d'ennemis ces champs sont inondés : 
Ils marclient vers ces murs, et le nom de Zamore 
Est le cri menaçant qui les rassemble encore. 
Ce nom sacré pour eux se mêle dans les airs 
A ce bruit belliqueux des barbares concerts. 
Sous leurs boucliers d'or les campagnes mugissent ; 
be leurs cris redoublés les échos retentissent; 
En bataillons serrés ils mesurent leurs pas. 
Dans un ordre nouveau qu'ils ne connaissaient pas; 
Et ce peuple, autrefois vil fardeau de la terre ', 
Semble apprendre de nous le grand art de la guerre. 

GL'SMAN. 

Allons, à leurs regards il faut donc se montrer : 
Dans la poudre à l'instant vous les verrez rentrer-. 
Héros de la Castille, enfants de la victoire, 
Ce monde est fait pour vous ; vous l'Cles pour la gloire ; 
Eux pour porter vos fers, vous craindre, et vous servir. 

ZAMORE. 

Mortel égal à moi, nous, faits pour obéir? 

GUSMAN. 

Qu'on l'entraîne. 

ZAMORE. 

Oses-tu, tyran de rinnocence. 
Oses-tu me punir d'une juste défense? 
(Aux EsTpaqnoU qui l'entourent.) 
Ètes-vous donc des dieux qu'on ne puisse attaquer? 
Et, teints de notre sang, faut-il vous invoquer? 

GUSMAN. 

Obéissez. 
1 
'À 



44 ALZIRE. 

ALZIRE. 

Seigneur ! 

ALVAREZ. 

Dans ton courroux sévère 
ïionge au moins, mon cher fils, qu'il a sauvé ton père. 

GUSMAN. 

Seigneur, je songe à vaincre, et je l'appris de vous. 
J'y vole ; adieu. 



SCÈNE VII. 
ALVAREZ, ALZIRE. 

ALZIRE, se jetant à genoux. 

Seigneur, j'embrasse vos genoux. 
C'est à votre vertu (jue je rends cet hommage, 
Le premier où le sort abaissa mon courage. 
Vengez, seigneur, vengez sur ce cœur aflligé 
L'honneur de votre fils par sa femme outragé. 
Mais à mes premiers nœuds mon âme était unie : 
Hélas ! peut-on deux fois se donner dans sa vie? 
Zamore était à moi, Zamore eut mon amour : 
Zamore est vertueux; vous lui devez le jour'. 
Pardonnez... Je succombe à ma douleur mortelle. 

ALVAREZ. 

Je conserve pour toi ma bonté paternelle. 
Je plains Zamore et toi ; je serai ton appui : 
Mais songe au nœud sacré qui t'attache aujourd'hui. 
Ne porte point l'horreur au sein do ma famille : 
Non. tu n'es plus à toi ; sois mon sang, sois ma fille: 
Gusman fut inhumain, je le sais, j'en frémis; 
Mais il est ton époux, il t'aime, il est mon fils : 
Son âme à la pitié se peut ouvrir encore. 

ALZIRE. 

Hélas ! que n'êtes- vous le père de Zamore ! 

i Cet hémistiche est amohibologique. I.a même idée est ex- 
primée sans obscurité par ce vers de la seconde scène du deuxième 
acte : 

La mort a respecté ee» jours qu« je te dois. 
FIN DU TROISIÈME ACTE, 



ACTE QUATRIEME. 



SCENE I. 
ALVAREZ, GUSMAN. 

ALVAREZ. 

Méritez donc, mon fils, un si grand avantage. 
Vous avez triompiié du noml)re et du courage; 
Et, de tous les vengeurs de ce triste univers. 
Une moitié n'est plus, et l'autre est dans vos fers. 
Ah ! n'ensanglantez point le prix de la victoire' ! 
Mon fils, que la clémence ajoute à votre gloire ! 
Je vais, sur les vaincus étendant mes secours, 
Consoler leur misère, et veiller sur leurs jours. 
Vous, songez cependant qu'un père vous implore; 
Soyez homme et chrétien : pardonnez à Zamore. 
Ne pourrai-je adoucir vos inflexibles mœurs? 
Et n'apprendrez-vous point à conquérir des cœurs ? 

GUSMAN. 

Ah! vous percez le mien''. Demandez-moi ma vie 
Mais laissez un champ libre à ma juste furie; 
Ménagez le courroux de mon cœur opprimé. 
Comment lui pardonner 1 le barbare est aimé. 

ALVAREZ. 

Il en est plus à plaindre. 

GUSMAN. 

A plaindre? lui, mon père! 
Ah ! qu'on me plaigne ainsi, la mort me sera chère. 

ALVAREZ. 

Quoi! vous joignez encore à cet ardent courroux 

1 11 est évident que le prix de la victoire est là parce que voire 
victoire n'aurait pas suffi à la rime. 

S Ce jeu de mois sur cœur conviendrait à peine dans une comé- 
die. Deux vers plus bas nous voyons ce même cœur opprimé. 



46 ALZIRE. 

La fureur des soupçons, ce tourment des jaloux'? 

GUSMAN. 

Et vous condamneriez jusqu'à ma jalousie? 
Quoi ! ce juste transport dont mon âme est saisie, 
Ce triste sentiment, plein de honte et d'horreur, 
Si légitime en moi, trouve en vous un censeur! 
Vous voyez sans pitié ma douleur effrénée- ! 

ALVAREZ. 

Mêlez moins d'amertume à votre destinée; 
Alzire a des vertus, et, loin de les aigrir, 
Par des dehors plus doux vous devez l'attendrir. 
Son cœur de ces climats conserve la rudesse, 
H résiste à la force, il cède à la souplesse. 
Et la douceur peut tout sur notre volonté '. 

GUSMAN. 

Moi, que je flatte encor l'orgueil de sa beauté? 
Que, sous un front serein déguisant mon outrage, 
A de nouveaux mépris ma bon" té Tencourage* ? 
Ne devriez-vous pas, de mon honneur jaloux. 
Au lieu de le blâmer, partager mon courroux? 
J'ai déjà trop rougi d'épouser une esclave 
Qui m'ose dédaigner, qui me hait, qui me brave, 
Dont un autre à mes yeux possède oncor le rœur\ 
Et que j'aime, en un mot, pour comble de malheur. 



1 Gusman n'en est pas à soupçonner. Tout ce dialogue est bien 
faible. 

2 Douleur effrénée est plus que négligé. 

3 Ces trois vers sont mauvais; le rapport du cœur d'Alzire au 
climat devrait s'étendre au vers suivant et il n'en est rien. La mé- 
taphore est brusquement interrompue. SoupUsse esl un mot im- 
propre, et le poëtc ajoute un vers parasite pour introduire celui de 
douceur, qui est le seul juste. 

4 Ces vers reproduisent une idée déjà exprimée par Racine : 

AUez, enlai jnrant que votre Slme Tadore, 
A de nouveauz mépris l'enconrager encore. 

Andromaque y act. U, se. v. 

5 Ce sentiment si cruel dans l'amour a inspiré des traits tou- 
chants à Corneille et à Racine .- 

Faible soulagement d'un malheur s.ins remède ! 
Paalîne '. je verrai qu'un autre vous possède. 

Polyeueie, iict II, 50. i.. 
Et cependant un autre 
Pouédera ce cOïnr don» j'aHiraia les vœux. 

Mithrid., act. II, gc. vi. 



ACTE IV , SCÈNE I. 47 

ALVAREZ. 

Ne vous repentez point d'un amour légitime ; 
Mais sachez le régler : tout excès mène au crime. 
Promettez-moi du moins de ne décider rien. 
Avant de m'accorder un second entrelien. 

GUSHAN. 

Eh : que pourrait un fils refuser à son père? 

Je veux bien pour un temps suspendre ma colère ; 

N'en exigez pas plus de mon cœur outragé. 

ALVAREZ. 

Je ne veux que du temps. 

{Il sort.) 

GUSMAN , seul. 

Quoi ! n'être point vengé ! 
Aimer, me repentir, être réduit encore 
A l'horreur d'envier le destin de Zamorc, 
D'un de ces vils mortels en Europe ignorés, 
Qu'à peine du nom d'homme on aurait lionorés... 
Que vois-je? Alzirc! ô ciel ! 



SCÈNE II. 

GUSMAN, ALZIRE, KMIRF 



C'est moi, c'est ton épouse, 
C'est ce fatal objet de ta fureur jalouse, 
Qui n'a pu le chérir, qui l'a dû révérer, 
Qui te plaint, qui t'outrage, et qui vient l'implorer. 
Je n'ai rien déguisé. Soit grandeur, soit faiblosse. 
Ma bouche a fait l'aveu qu'un autre a ma tendresse; 
Et ma sincérité, trop funeste verlu. 
Si mon amant périt, est ce qui l'a perdu. 
Je vais plus l'étonner : ton épouse a l'audace 
De s'adresser à loi pour demander sa grâce '. 

1 Alzire demandatit. à son époux outragé la grâce de son amant, 
rappelle, avec, analogie dans l'objet el contraste dans les rapports, 
Pauline implorant l'appui de Sévère, son amant, en faveur de Po- 
lyeucte, son époux. Dans cette lutte de deux grands poêles, le vieux 
Corneille garde le premier rang. 



48 ALZIKE. 

J'ai cru que don Gusman, tout fier, tout rigoureux, 

Tout terrible qu'il est, doit être généreux. 

J'ai pensé qu'un guerrier, jaloux de sa puissance, 

Peut mettre l'orgueil même à pardonner l'offense : 

Une telle vertu séduirait plus nos cœurs 

Que tout l'or de ces lieux n'éblouit nos vainqueurs. 

Par ce grand changement dans ton âme inhumaine, 

Par un effort si beau tu vas changer la mienne; 

Tu t'assures ma foi, mon respect, mon retour. 

Tous mes vœux (s'il en est qui tiennent lieu d'amour). 

Pardonne... je m'égare... éprouve mon courage. 

Peut-être une Espagnole eût promis davantage ; 

Elle eût pu prodigupr les charmes de ses pleurs : 

Je n'ai point leurs attraits, et je n'ai point leurs mœurs '. 

Ce cœur simple, et formé des mains de la nature. 

En voulant t'adoucir redouble ton injure : 

Mais enfin c'est à toi d'essayer désormais 

Sur ce cœur indompté la force des bienfaits. 

GUSMAN. 

Eh bien! si les vertus peuvent tant sur votre âme. 
Pour en suivre les lois, connaissez-les, madame. 
Étudiez nos mœurs avant de les blâmer; 
Ces mœurs sont vos devoirs; il faut s'y conformer. 
Sachez que le premier est d'étouffer l'idée 
Dont votre âme à mes yeux est encor possédée; 
De vous respecter plus, et de n'oser jamais 
Me prononcer le nom d'un rival que je hais; 
D'en rougir la première, et d'attendre en silence 
Ce que doit d'un barbare ordonner ma vengeance. 
Sachez que votre époux, qu'ont outragé vos feux, 
S'il peut vous pardonner, est assez généreux. 
Plus que vous ne pensez je porte un cœur sensible, 
Et ce n'est pas à vous à me croire inflexible. 

1 II y a ici une syllepse ou accord de pensée et non de mots ; 
car leur est un plNriel et ne peut se rappoc ter gramniatioaletneni à 
uni Espagnole. C'est ainsi que Racine a pu dire dans Athalie : 

Entre If pauvre et vous tous prendrez Dieu pnur juge, 
Vous «ouTenant, mon fils, que caché sous ce lin 
Comme eux tous fûtei paurre et comme eux orphelin. 



ACTE IV, SCÈNE III. 4S 

SCÈNE III. 
ALZIRE, ÉMIRE. 

ÉMIRE. 

Vous voyez qu'il VOUS aime; on pourrait l'attendrir. 

ALZIRE. 

S'il m'aime, il est jaloux ; Zamoro va périr : 
J'assassinais Zamore en dciiiandant sa vie. 
Ah! je l'avais prévu. M'auras-tu mieux servie? 
Pourras-tu le sauver? Vivra-t-il loin de moi? 
Du soldat qui le garde as-tu tenté la foi? 

ÉMIRE. 

L'or qui les séduit tous vient d'éblouir sa vue. 
Sa foi, n'en doutez point, sa main vous est vendue. 

ALZIRE. 

Ainsi, grâces aux cieux, ces métaux détestés 

Ne servent pas toujours à nos calamités. 

Ah ! ne perds point de temps : tu balances encore! 

ÉMIRE. 

Mais aurait-on juré la perte de Zamore? 
Alvarez aurait-il assez peu de crédit? 
Ht le conseil enfin... 

ALZIRE. 

Je crains tout, il suffit. 
Tu vois de ces tyrans la fureur despotique; 
Ils pensent que pour eux le ciel fit l'Amérique, 
Qu'ils en sont nés les rois; et Zamore à leurs yeux , 
Tout souverain qu'il fut , n'est qu'un séditieux. 
Conseil de meurtriers ! Gusman ! peuple barbare! 
Je préviendrai les coups que votre main prépare. 
Ce soldat ne vient point : qu'il tarde à m'obéir! 

ÉMIRE. 

Madame, avec Zamore il va bientôt venir; 
Il court à la prison. Déjà la nuit plus sombre 
Couvre ce grand dessein du secret de son ombre '. 

i Voltaire se répète, car il a déjà dit dans Brutus, act. IV, se. V : 

Déjà 11 nuit plus lonibre 
Voile nos granda ilesucins du seoret de >on ombre. 



60 ALZIRE. 

Fatigués de carnage et de saug enivrés. 

Les tyrans de la terre au sommeil sont livrés. 

ALZIRE. 

Allons, que ce soldat nous conduise à la porte : 
Qu'on ouvre la prison, que l'innocence en sorte. 

ÉMIRE. 

Il vous prévient déjà ; Céphane le conduit. 

Mais si l'on vous rencontre eu cette obscure nuit, 

Votre gloire est perdue, et cette honte extrême... 

ALZIRE. 

Va , la honte serait de trahir ce que j'aime. 

Cet honneur étranger, parmi nous inconnu , 

N'est qu'un fantôme vain qu'on prend pour la vertu : 

C'est l'amour de la s'oire, et non de la justice, . 

l.a crainte du reproche, et non celle du vice '. ^ [/ . 

Je fus instruite , Ëmire , en ce grossier climat ,/■-'■''" ' ' 

A suivre la vertu sans en chercher l'éclat. 

L'honneur est dans mon cœur, et c'est lui qui m'ordonne 

De sauver lui héros que le ciel abandonne. 



SCÈNE IV. 
ALZIRE, ZAMORE, ÉMIRE, us soldat'. 

ALZJRE. 

Tout est perdu pour toi ; tes tyrans sont vainqueurs , 
Ton suppHce est tout prêt : si tu ne fuis, lu meurs. 

1 Alzire fait des maximes à la manière de La Rochefoucauld. 
C'est bien fort pour une Américaine. 

2 « La vraisemblance est manifestement violée au quatrième 
acte et de plusieurs manières. Gusraan est vainqueur ; Zamore est 
en prison, la nuit vient et le soldat qui a trouvé moyen de le déli- 
vrer l'amène devant Alzire au lieu même oti elle vient de parler à 
Gusman. Ici les invraisemblances sont accumulées. D'abord com- 
ment le soldat qui a consenti à s'exposer au danger le plu.<; immi- 
nent augmente-t-il si gratuitement ce danger, en amenant Zamore 
de la prison dans le palais même de Gusman , au lieu de précipiter 
son évasion? Comment Alzire elle-même exposc-t-elle son amant 
à un péril si manifeste' Certainement elle ne doit avoir rien de 
plus pressé que de le savoir en sûreté; elle n'a pas d'autre dessein, 
et ce n'est pas là le cas de tout tisquer pour une entrevue d'un 



ACTE IV, SCÈNE IV. 51 

Pars , ne perds point de temps ; prends ce soldat pour guide , 

Trompons des meurtriers l'espérance lioniicide; 

Tu vois mon désespoir et mon saisissement : 

<;'est à toi d'épargner la mort à mon amant, 

Vn crime à mon époux, et des larmes au monde. 

L'Aniéricpie t'appelle, et la nuit te seconde ; 

Prends pitié de ton sort, et laisse-moi le mica. 

ZAMORE. 

Esclave d'un barbare, épouse d'un chrétien, 
Toi qui m'as tant aimé, tu m'ordonnes de vivre! 
Eh bien ! j'obéirai. Mais oses-tu me suivre ? 
Sans trône, sans secours, au comble du malheur. 
Je n'ai plus à t'offrir qu'un désert et mon cœur. 
Autrefois à tes pieds j'ai mis un diadème. 

AI.ZIHE. 

Ah? qu'était-il sans toi? qu'ai-je aimé que toi-même? 
Et qu'est-ce auprès de toi que ce vil univers? 
Mon âme va te suivre au fond de tes déserts. 
Je vais seule en ces lieux, où l'horreur me consume , 
Languir dans les regrets, sécher dans l'amertume. 
Mourir dans le remords d'avoir trahi ma foi. 
D'être au pouvoir d'un autre, et de brûler pour toi. 
Pars , emporte avec toi mon bonheur et ma vie ; 
Laisse-moi les horreurs du devoir qui me lie. 
J'ai mon amant ensemble et ma gloire à sauver '. 
Tous deux me sont sacrés ; je les veux conserver. 

ZAMORE. 

Ta gloire ! Quelle est doue cette gloire inconnue ? 

moment. Ce n'est pas tout: Gusman vient de quitter Alzire. Od 
est-il dans cet instant? que fait-il? on ne doit pas l'ignorer. Com- 
ment, après tout ce qui s'est passé, laisse- t-il à sa femme la li- 
berté d'être seule dans la nuit et d'entretenir son amant? Cette 
conduite est bien étrange, et un vers de h pièce la rend encore 
plus inexplicable. Dans le récit que fait plus loin la suivante d'Al- 
7.ire de ce qui vient de se passer entre Zamore et le soldat, se trouve 
ce vers .- 

Au palais de Gusman je le vois qui 8*avaiice. 

Oii est donc le lieu de la scène, si ce n'est pas dans ce même pa- 
lais de Gusman et d'Alvarez, dans le palais du gouverneur? Suppo- 
sons encore qu'on ait mis palais au lieu d'appartement, qui était le 
iiKil propre, mais alors comment Ahiro, au milieu de la nuit, n'est- 
elle pas dans rapparicment de son éiioux:* » Jm //ar;j«.) 
1 J'ai votre ûllo enaernblo et ma gloiic ii ditfcndrc. 

Racine, Iphiféim, «et. IV, sa. vi. 



52 ALZIRE. 

Quel fantôme d'Europe a fasciné ta vue ? 

Quoi : ces affreux serments qu'on vient de te dicter. 

Quoi ! ce temple clirétieii que tu dois détester. 

Ce Dieu , ce destructeur des dieux de mes ancêtres , 

T'arrachent à Zamore , et te donnent des maîtres? 

ALZIRE. 

J'ai promis ; il suffit : il n'importe à quel dieu. 

ZAMORF.. 

Ta promesse est un crime , elle est ma perte ; adieu. 
Périssent tes serments, et ton Dieu que jabhorre ! 

ALZIRE. 

Arrête : quels adieux! arrête, cher Zamore ' 

ZAMORE. 

Gusman est ton époux ! 

ALZIRE. 

Plains-moi , sans ni'oulrager. 

ZAMORE. 

Songe à nos premiers noeuds. 

ALZIRE. 

Je songe à ton danger. 

ZAMORE. 

Non , tu trahis , cruelle , un feu si légitime. 

ALZIRE. 

Non , je t'aime à jamais ; et c'est un nouveau crime. 
Laisse-moi mourir seule : ôte-toi de ces lieux. 
Quel désespoir horrible étincelle en tes yeux? 
Zamore... 

ZAMORE. 

C'en est fait. 

ALZIRE. 

Où vas-tu? 

ZAMORE. 

Mon courage 
De celte liberté va faire un digne usage '. 

ALZIRE. 

Tu n'en saurais douter, je péris si tu meurs. 

ZAMORE. 

Peux-tu mêler l'amour à ces moments d'horreurs? 



1 « Cette sortie de Zamore laisse le spectateur dans une grande 
impatience de savoir ce qu'il aura fait. Le récit d'Ernire, et ensuite 
la scène où l'on vient arrêter Alzire , augmentent encore l'incerti- 
tude et la terreur. » (ia Harpe.) 



ACTE IV, SCÈNE IV. 53 

Laisse-moi , l'heure fuit , le jour vient , le temps presse : 
Soldat , guide mes pas '. 



SCÈNE V. 
ALZIRE, ÉMIRE. 

ALZIRE. 

Je succombe, il me laisse : 
Il part; que va-t-il faire? moment plein d'effroi! 
Gusman ! quoi ! c'est donc lui que j'ai quitté pour toi ! 
Émire , suis ses pas , vole , et reviens m'instruire 
S'il est en sûreté , s'il faut que je respire. 
Va voir si ce soldat nous sert ou nous trahit. 

( Émire sort. ) 
Un noir pressentiment m'afllige et me saisit : 
Ce jour, ce jour pour moi ne peut être qu'horrible. 
toi , Dieu des chrétiens , Dieu vainqueur et terrible, 
Je connais pou tes lois: ta main , du haut des cieux , 
Perce à peine un nuage épaissi sur mes yeux' : 
Mais si je si is à toi ,, si mon amour t'offense , 
Sur ce cœur malheureux épuise ta vengeance. 
Grand Dieu, conduis Zamore au milieu des déserts! 
Ne serais-tu le Dieu que d'un autre univers? 
Les seuls Européens sont-ils nés pour te plaire? 
Es-tu lyran d'un monde, et de l'autre le père? 
Les vainqueurs , les vaincus , tous ces faibles humains , 
Sont tous également l'ouvrage de tes mains''. 
Mais de quels cris affreux mon oreille est frappée! 
J'entends nommer Zamore : ô oiel ! on m'a trompée. 
Le bruit redouble , on vient : ah ! Zamore est perdu. 

1 La passion vraie qui anime cette scène, le moiivement du dia- 
logue, l'intérêt puissant de la situation , tout contribue à faire ou- 
blier au théâtre les invraisemblances signalées par La Harpe, et 
dans le cabinet même on est tenté de les excuser. 

2 Perce à peine manque d'harmonie, dit La Harpe; cela est vrai, 
mais un tort plus grave, c'est que la métaphore n'est pas juste; une 
main ne perce pas un nuage. 

3 Voltaire ainie ces lieux communs de morale. C'est ainsi qu'il 
dira dans Mahomet, a.ct. I. se. iv : 

L'insecte enseveli sous l'herbe 
Et l'nigfle impérieux qui plane nu haut du ciol 
Rentrent diini le néant aux yem de l'Éternel. 



S4 ALZIRE. 

SCÈNE VI 
ALZIRE , ÉMIRE. 

ALZIRE. 

Chère Éniire , est-ce toi? qu'a-t-on fait? qu'as-tu vu? 
Tire-moi , par pitié , de mon doute terrible. 

ÉMlRE. 

Ah! n'espérez plus rien : sa perte est infaillible. 

Des armes du soldat qui conduisait ses pas 

Il a couvert son front , il a chargé son bras. 

Il s'éloigne : à l'instant le soldat prend la fuite : 

Votre amant au palais court et se précipite ; 

.Je le suis en tremblant parmi nos ennemis , 

Parmi ces meurtriers dans le sang endormis , 

Dans l'horreur de la nuit , des morts , et du silence. 

ku palais de Gusmanje le vois qui s'avance; 

Je rappelais en vain de la voix et des yeux; 

Il m'échappe ; et soudain j'entends des cris affreux : 

J'entends dire : « Qu'il meure ! » on court, ou vole aux armes. 

Retirez-vous, madame, et fuyez tant d'alarmes; 

Rentrez. 

ALZIRE. 

Ah ! chère Émire , allons le secourir. 

ÉMmE. 

Que pouvez-vous, madame , ô ciel? 

ALZIRE. 

Je puis mourir. 



SCÈNE VII. 

ALZIRE , ÉMIRE , D. ALONZE , gardes. 

ALONZE. 

A mes ordres secrets, madame , il faut vous rendre. 

ALZIRE. 

Que me dis-tu , barbare , et que \iens-tu m'apprendre? 
Qu'est devenu Zamore? 



ACTE IV, SCÈNE VU. 55 

ALONZE. 

En ( p moment affreux 
Je ne puis qu'annoncer un ordre rigoureux. 
Daignez me suivre. 

Ai.ziniî. 
sort ! ô vengeance trop forte ! 
Cruels! quoi ! ce n'est point la mort que l'on m'apporte? 
Quoi ! Zaniore n'est plus , et je n'ai que des fers ! 
Tu gî^mis , et tes yeux de larmes sont couverts ! 
Mes maux ont-ils toiirlié les cœurs nés pour la haine *? 
Viens; si la mort m'attend, viens, j'obéis sans peine 



]lldj-é'^ 



,iWr 



FIN bU QUATRIÈME ACTE. 



ACTE CINQUIEME. 



SCENE I. 

ALZIRE , GARDES. 



ALZrRE. 

Préparez-vous pour moi vos supplices cruels , 
Tyrans , qui vous nommez les juges des mortels? 
Laissez-vous dans l'horreur de cette inquiétude 
De mes destins affreux flotter l'incertitude ' ? 
On m'arrête , on me garde , on ne m'informe pas 
Si l'oii a résolu ma vie ou mon trépas^ 
Ma voix nomme Zamore, et mes gardes pâlissent; 
Tout s'émeut à ce nom ; ces monstres en frémissent. 



SCENE 11. 
MONTÈZE, ALZIRE. 

ALZIRE. 

Ah ] mon père ! 

MONTÈZE. 

Ma fdle , où nous as-tu réduits ? 

i •• Flotter l'incertitude dam Vhorrsur de l'inquiétude est une 
surabondance de mois qui même ne voni pas bien ensemble. » (La 
Harjie.) 

2 Voltaire se copie après avoir copié Racine. Il a dit dans Zaïre, 
act. IV, se. 1 : 

Ah! que fait Orosmare ? U ne s'informe pu 
Si j'auends loin de lai la vie ou le trépas. 

Et Racine l'avait devancé dans Andromaque, act. V, se. I : 

n ne s'informe pas 
Si l'on souh»ile ailleurs sa Tie ou son trépas. 



AI.ZIRE, ACTE V, SCENK il. 57 

Voilà de ton amour les exécrables fruits. 
Hélas! nous demandions la t];iâce de Zamore; 
Alvarez avec moi daignait parler encore : 
Un soldat à l'instant se présente à nos yeux ; 
C'était Zamore même , égaré, furieux; 
Par ce déguisement la vue était trompée. 
A peine entre ses mains j'aperçois une épée : 
Entrer, voler vers nous , s'élancer sur Gusman , 
L'attaquer, le frapper, n'est pour lui qu'un moment. 
Le sang de ton époux rejaillit sur ton père' : 
Zamore, au même instant déjjouillant sa colère , 
Tombe aux pieds d'Alvarez , et . tranquille et soumis , 
Lui présentant ce fer teint du sang de son fils : 
« J'ai fait ce que j'ai dû , j'ai vengé mon injure ; 
« Fais ton devoir, dit-il , et venge la nature. » 
Alors il se prosterne , attendant le trépas. 
Le père toutsanglant se jette entre mes bras; 
Tout se réveille , on court , on s'avance , on s'écrie, 
On vole à ton époux , on rappelle sa vie ; 
On arrête son sang , on presse le secours 
De cet art inventé pour conserver nos jours-. 
Tout le peuple à grands cris demande ton supplice. 
Du meurtre de son maître il te croit la complice ; 

ALZIRE. 

Vous pourriez... 

MONTÈZE. 

Non , mon cœur ne t'en soupçonne pas ; 
Non , le tien n'est pas fait pour de tels attentats ; 
Capable d'une erreur, il ne l'est point d'un crime ; 
Tes yeux s'étaient fermés sur le bord de l'abîme. 
Je le souhaite ainsi, je le crois : cependant 

I Ainsi le père d'Alzire était dans la chambre de Gusman et 
Alzire n'y était pas. C'est à n'y rien eumprendre. Quoique Voltaire 
cherclie à voiler ces invraisemblances en faisant dire plus haut à 
Moiitèze : 



on voit trop que le moment est mal choisi pour une délibération ; 
qu'il n'y a pas urj<eiM-e à prononcer immédiatement sur le sort de 
Zamore dont on n'a rien à ciaindrc, cl que puur tout dire personne 
are moment n'est où il devrait êire. 

2 Périphrase pour désigner la médecine, qui oublie quelquefois 
pourquoi elle a été inventée. 



S8 ALZIRE. 

Ton époux va mourir des coups de Ion amant. 
On va te condamner ; tu vas perdre la vie 
Dans l'iiorreur du supplice et dans l'ignominie ; 
El je retourne enfin , par un dernier cflorl , 
Demander au conseil et ta grâce et ma mort. 

ALZmE. 

Ma grâce ! à mes tyrans? les prier ! vous , mon père. 

Osez vivre et m'aimer, c'est ma seule prière. 

Je plains Gusman ; son sort a trop de cruauté ; 

Et je le plains surtout de l'avoir mérité. 

Pour Zamore , il n'a fait que venger son outrage; 

Je ne puis e-xcuser ni blâmer son courage. 

J'ai voulu le sauver, je ne m'en défends pas. 

Il mourra... Gardez-vous d'empêcher mon trépas. 

MONTÈZE. 

ciel ! inspire-moi , j'implore ta clémence ! 

( Il son. ) 



SCÈNE III. 

ALZIRE. 

ciel ! anéantis ma fatale existence. 
Quoi ! ce Dieu que je sers me laisse sans secours ! 
Il défend à mes mains d'attenter sur mes jours! 
Ah ! j'ai quitté des dieux dont la bonté facile 
Mo permettait la mort , la mort, mon seul asile. 
Eh ! quel crime est-ce donc , devant ce Dieu jaloux , 
De hâter un moment qu'il nous prépare à tous? 
Quoi ! du calice amer d'un malheur si durable 
Faut-il boire à longs traits la lie insupportable'? 
Ce corps vil et mortel est-il donc si sacré. 
Que l'esprit qui le meut ne le quitte à sou gré ? 
Ce peuple de vainqueurs, armé de son tonnerre, 
A-t-il le droit affreux de dépeupler la terre , 

1 On ne boit pas la lie à longs traits : on boit un breuvage jus- 
qu'à la lie qui reste au fond dn vase. Si durable, insupportable 
sont de véritables chevilles. Ce monologue, le plus grave accès 
philosophique d'Alzire, a fait dire au satirique Giloert ; 

Alzire au désespoir commente ie Phi-don. 



ACTE V, SCÈNE 111. 

D'oxlfirmincr les miens, de déchirer mon flanc? 
Et moi je ne pourrai disposer de mon sanp: ? 
Je ne pourrai sur moi permettre à mon courage 
Ce que sur l'univers il permet à sa rage ? 
Zamore va mourir dans des tourments affreux. 
Barbares! 



SCÈNE IV. 

ZAMORE enchaîné, ALZIRE, gardes. 

ZAMORE. 

C'est ici qu'il faut périr tous deux. 
Sous riiorrible appareil de sa fausse justice, 
Un tribunal de sang te condamne an supplice, 
(lusnian respire encor; mon bras désespéré 
N'a porté dans son sein qu'un coup mal assuré : 
Il vit pour achever le malheur de Zamore; 
Il mourra tout couvert de ce sang que j'adore; 
Nous périrons ensemble à ses yeux expirants; 
Il va goûter encor le plaisir des tyrans. 
Alvarez doit ici prononcer de sa bouche 
L'abominable arrêt de ce conseil farouche. 
C'est moi qui t'ai perdue , et tu péris pour moi. 

ALZIRE. 

Va, je ne me plains plus; je mourrai prf-s de toi. 
Tu m'aimes, c'est assez; bénis ma destinée, 
Rénis le coup affreux qui rompt mon hyménée; 
Songe que ce moment, où je vais chez les morts. 
Est le seul où mon cœur peut t'aimer sans remords. 
Libre par mon supplice, à moi-même rendue. 
Je dispose à la fin d'une foi qui t'est due. 
L'appareil de la mort , élevé pour nous deux , 
Est l'autel où mon cœur te rend ses premiers feux. 
C'est 1.1 ((ue j'expierai le crime involontaire 
De l'inlidélité que j'avais pu te faire. 
Ma plus grande amertume , en ce funeste sort , 
C'est d'entendre Alvarez prononcer notre mort '. 

1 Alzire parle ici selon son caractère et selon la nature. Il et 
fâcheux que ces sentiments si vrais et si touchants s'expriment 
par cinq distiques, qui se suivent et se ressemblent. 



60 ALZIRE. 

ZAMORE. 

Ah! le voici; les pleurs inondent son visage. 

ALZIRE. 

Qui de nous trois, 6 ciel! a reçu plus d'outrage' 
Et que d'infortunés le sort assemble ici ! v 



SCÈNE V. 

ALZIRE, ZAMORE, ALVAREZ, gardes. 

ZAMORE. 

J'attends la mort de toi , le ciel le veut ainsi; 

Tu dois me prononcer l'arrêt (ju'on vient de rendre : 

Parle sans te troubler, comme je vais l'entendre; 

El fais livrer sans crainte aux supplices tout prêts 

L'assassin de ton lils, et l'ami d'Alvarez. 

Mais que t'a fait Alzire? et quelle barbarie 

Te force à lui ravir une innocente vie? 

Les Espagnols enfin t'ont donné leur fureur : 

Une injuste vengeance entre-t-clle en ton cœur? 

Connu seul parmi nous par ta clémence auguste. 

Tu veux donc renoncer à ce grand nom de juste ! 

Dans le sang innocent ta main va se baigner! 

ALZIRE. 

Venge-toi, venge un fils, mais sans me soupçonner. 
Épouse de Gusman, ce nom seul doit l'apprendre 
Que, loin de le trahir, je l'aurais su défendre. 
J'ai respecté ton fils; et ce cœur gémissant 
Lui conserva sa foi , morne en le haïssant. 
Que je sois de ton peuple applaudie ou blâmée , 
Ta seule opinion fera ma renommée : 
Estimée en mourant d'un cœur tel que le lien, 
Je dédaigne le reste, et ne demande rien. 
Zamore va mourir, il faut bien que je meure; 
C'est tout ce que j'attends, et c'est toi que je pleure. 

ALVAREZ. 

Quel mélange, grand Dieu, de tendresse et d'horreu 
L'assassin de mon fils est mon libérateur. 
Zamore!... oui, je le dois des jours que je déleste; 
Tu m'as vendu bien cher un présent si funeste... 



ACTE V, SCENE V. 61 

Je suis père, mais liomnic; et, malgré ta fureur, 
Malgré la voix du sang qui parle à ma douleur. 
Qui demande vengeance à mon âme éperdue, 
La voix de* les bienfaits est encore entendue. 

Et toi qui fus ma lille, et que dans nos malheurs 
J'appelle encor d'un nom qui fait couler nos pleurs. 
Va, ton pî!re est bien loin de joindre à ses souflrances 
Cet horrible plaisir que donnent les vengeances. 
Il faut perdre à la fois, par des coups inouïs , 
Et mon libérateur, et ma fille, et mon fils. 
Le conseil vous condamne : il a , dans sa colère. 
Du fer de la vengeance armé la main d'un père. 
Je n'ai point refusé ce ministère alT'reux... 
îitjc viens le remplir, pour vous sauver tous deux. 
Zaniorc , tu peux tout. 

ZAMOIÎE. 

Je ])eux sauver Alzire.^" 
Ah! parle, que faut-il? 

ALVAREZ. 

Croire un Dieu (|ui m'inspire. 
Tu peux changer d'un mot et son sort et le tien; 
Ici la loi pardonne à qui se rend chrétien. 
Celte loi, que naguèreun saint zèle a dictée. 
Du cie! en ta faveur y semble être apportée '. 
Le Dieu qui nous apprit lui-même à pardonner 
De son ombre à nos yeux saura l'environner. 
Tu vas dos Espagnols arrêter la colère; 
Ton sang, sacré pour eux, est le sang de leur frère: 
Les traits de la vengeance en leurs mains suspendus. 
Sur Alzire et sur toi ne se tourneront plus^ 
Je réponds de sa vie , ainsi que de la tienne; 
Zamore, c'est de toi qu'il faut que je l'obtienne \ 
Ne sois point inilexible à celte faible voix; 
Je le devrai la vie une seconde fois. 

1 Celte loi , qui viptit d'ôiio fuite, ne durera guère : clin n'a pas 
laissé (1(^ liaco dans l'iiisloire. (Ui voit irop i|ue c'est un expédiunl 
du pueio pdur anieuev une scène; mais la scène étant be!ln ri pa- 
iliftiique, on ne songe pas à le chicaner sur cette loi apocrv( I". 

2 Pourquoi sur Alzire? Dans l'hypothèse du poêle, la lui qui 
sauve la vie de Zamore pour prix de sa conversion ne protège pas 
Alzire, déjà chrétienne. 



62 ALZIRE. 

Cruel ! pour me payer du sang dont tu me prives , 
Un père infortuné demande ([ue tu vives. 
Rends-toi ciirétien comme elle ; accorde-moi ce prix 
De SCS jours et des tiens, et du sang de mon fils. 

ZAMORE, à Alzire, 
Alzire, jusque-là chérissons-nous la vie? 
La rachèterions-nous par mon ignominie? 
Quitterai-je mes dieux, pour le Dieu de Gusman? 

(A Alvarez.) 
Et toi , plus que ton fils seras-tu mon tyran? 
Tu veux qu'Alzire meure, ou que je vive en traître! 
Ah! lorsque de tes jours je me suis vu le maître, 
Si j'avais mis ta vie ù cet indigne prix, 
Parle , aurais-tu quitté ie Dieu de ton pays ' ? 

ALVAREZ. 

J'aurais fait ce qu'ici tu me vois faire encore. 
J'aurais prié ce Dieu, seul être que j'adore, 
De n'abandonner pas un cœur te! que le tien , 
Tout aveugle qu'il est, digne d'être chrétien*. 

ZAMORE. 

Dieux ! quel genre inouï de trouble et de supplice! 
Entre quels attentats faut-il que je choisisse? 

(A Alzire.) 
11 s'agit de tes jours, il s'agit de mes dieux. 
Toi qui m'oses aimer, ose juger entre eux. 
Je men remets à toi ; mon cœur se flatte encore 
Que tu ne voudras point la honte de Zamore. 

ALZIRE. 

Écoute. Tu sais trop qu'un père infortuné 
Disposa de ce cœur que je t'avais donné; 
Je reconnus son Dieu : tu |)eux de ma jeunesse 
Accuser, si tu veux, l'erreur ou la faiblesse; 
Mais des lois des chrétiens mon esprit enchanté 
Vit cliez eux, ou du moins crut voir la vérité; 
Et ma bouche, abjurant les dieux de ma patrie. 
Par mon âme en secret ne fut point démentie. 

1 « La situation rend sublimes ces vers, dont l'expression est si 
simple. Ils ont d'ailleurs le mérite de naître absolument du sujet, 
et de ne pouvoir être placés que dans l'endroit où ils sont. » (La 
Harpe.) 



ACTE V, SCÈNE V. 

Mais renoncer aux dieux que l'on croit dans son cœur, 
C'est le crime d'un lâche, et non pas une erreur; 
C'est trahir à la fois, sous un masque hypocrite. 
Et le Dieu qu'on préfère , et le Dieu que l'on quitte : 
C'est mentir au ciel même, à l'univers, à soi. 
Mourons, mais en mourant sois digne encor de moi; 
Et si Dieu ne te donne une clarté nouvelle , 
Ta probité te parle, il faut n'éeouter qu'elle. 

ZAMORE. 

J'ai prévu ta réponse : il vaut mieux expirer 
Et mourir avec toi , que se déshonorer. 

ALVAREZ. 

Cruels! ainsi tous deux vous voulez votre perte! 
Vous bravez ma bonté qui vous était offerte. 
Écoutez, le temps presse; et ces lugubres cris... 



SCÈNE VI. 
ALVAREZ , ZAMORE , ALZIRE, ALONZE, américains, 

ESPAGNOLS. 
ALONZE. 

On amène à vos yeux votre malheureux fils; 
Seigneur, entre vos bras il veut quitter la vie. 
Du peuple qui l'aimait une troupe en furie , 
S'empressant près de lui , vient se rassasier 
Du sang de son épouse et de son meurtrier. 



SCÈNE VII. 
ALVAREZ, GUSMAN, MONTÈZE, ZAMORE, AI-ZIRE, 

AMÉRICAINS, SOLDATS, 
ZAMORE. 

Cruels! sauvez Alzire,ct pressez mon supplice! 

ALZIRE. 

Non , qu'une affreuse murt tous trois nous réunisse. 



64 ALZIRE. 

ALVAREZ. 

Mon fils mourant, mon fils, ô comble de douleur! 

ZAMORE, à Gusman. 
Tu veux donc jusqu'au bout consommer ta fureur! 
Viens, vois couler mon sang, puisque tu vis encore; 
Viens apprendre à mourir en regardant Zamore. 

GUSMAN, à Zamore. 
1! est d'autres vertus que je veux t'enseigncr ' : 
Je dois un autre exemple, et je \icns le donner. 

(.1 Alvarez.) 
Le ciel, qui veut ma mort, et qui l'a suspendue. 
Mon père, en ce moment m'amène à votre vue. 
Mon âme fugitive, et prête à me quitter. 
S'arrête devant vous... mais pour vous imiter. 
Je meurs; le voile tombe; un nouveau jour m'dclaire : 
Je ne me suis connu qu'au bout de ma carrière; 
J'ai fait, jusqu'au moment qui me plonge au cercueil, 
Gr^mir riiumanité du poids de mon orgueil. 
Le ciel venge la terre : il est juste: et ma vie 
Ne peut payer le sang dont ma main s'est rougie. 
Le bonheur m'aveugla , la mort m"a détrompé. 
Je pardonne à la main par qui Dieu m'a frappé. 
J'étais maître en ces lieux . seul j"y commande encore ; 
Seul je puis faire grâce , et la fais à Zamore. 
Vis, superbe ennemi , sois libre , et te souvien 
Quel fut. et le devoir, et la mort dun chrétien. 

{A Montèze, qui se jette à ses pieds.) 
Montèze , Américains, qui fûtes mes victimes. 
Songez que ma clémence a surpassé mes crimes. 
Instruisez l'Améritjue; apprenez à ses rois 
Que les chrétiens sont nés pour leur donner des lois. 

{A Zamore.) 
Des dieux que nous servons connais la différence : 
Les tiens t'ont commandé le meurtre et la vengeance; 
Et le mien , quand ton bras vient de m'assassiner, 

1 « Voltaire a souvent raconté qu'il avait été fort longtemps sans 
pouvoir trouver un dénuùment pour Alzre. dont il lui content. 
Tout le monde, d'ailleurs, trouvait son plan impraticable. Censuré 
de tous côtes et ne trouvant point de cinquième acte, il était prêt à 
se rebuter lorsqu'une nuit l'idée du pardon de Gusman, et celle du 
changement de religion proposé à Zamore lui vinrent à la fois. Il 
se leva sur-le-champ et ne quitta point l'ouvrage qu'il ne fût achevé, 
et il l'envoya à Paris, malgré les critiques. » (la Havpe.) 



ACTE V, SCÈNE VII. 
M'ordonne de le plaindre et de te pardonner'. 

ALVAREZ. 

Ahi mon fils, tes vertus égalent ton courage. 

AI,/1P.E. 

Quel changement, grand Dieu! quel étonnant langage! 

ZAMOIiE. 

Quoi! tu veux me forcer moi-môme au repentir! 

CL'SMAN. 

Je veux plus, je te veux forcer à me chérir. 
Ahire n'a vécu que trop infortunée, 
Et par mes cruautés, et par mon liyménée: 
Que ma mourante main la rcmcile eu tes bras. 
Vivez sans me haïr, gouvernez vos États; 
Et, de vos murs détruits rétablissant la gloire. 
De mon nom, s'il se peut, bénissez la mémoire. 

{AtAlvarez.) y — T " 

Daignez servir de père à ces époux heureux : 
Que du ciel, par vos soins, le jour luise sur eux! 
Aux clartés des chrétiens si son âme est ouverte, 
Zamore est votre fils, et répare ma perte. 

ZAMORE. 

Je demeure immobile, égaré, confondu. 

Quoi donc! les vrais clirétiens auraient tant de vertu! 

Ah ! la loi qui t'oblige à cet effort suprême. 

Je conmience à le croire, est la loi d'un Dieu même. 

J'ai connu l'amitié, la constance, la foi; 

Mais tant de grandeur d'âme est au-dessus de moi; 

Tant de veitu m'accable, et son charme m'attire. 

Honteux d'être vengé, je l'aime et je t'admire. 

{Il se jette à ses pieds.) 

ALZIRE. 

Seigneur, en rougissant je tombe à vos genoux. 
Alzire, en ce moment, voudrait mourir pour vous. 



1 Ces vers célèbres sont la reproduction de la réponse du duc 
François (le Guise 11519-1563) à lin geniilliomine Angevin soupçonné 
de l'uvoir voulu assassiner pendant le siège de lloiien. l,a voici 
lextuellemeiit : « Or çà je vous veux montrer conihieii la religion 
que je tiens est plus douce que celle de quoi u>us laites pioles- 
siiin. I,a vùire vous a ronseillé de me tuer, sans in'ouir. n'ayaiii 
reç.i de moi aucune offense; et la mienne nie romniande que je 
vous pardonne, tout convaincu que vous êtes de m'avoir voulu luer 
san.s raison. » C'est à tort que quelques historiens font adresser 
ce discours à Poltrot, meurtrier du duc au siège d'Orléans. 



66 ALZIRE, ACTE V, SCÈNE VII. 

Entre Zamore et vous mon âme déchirée 

Succombe au repentir dont elle est dévorée. 

Je me sens trop coupable; et mes tristes erreurs.... 

GUSMAN. 

Tout vous est pardonné , puisque je vois vos pleurs. 
Pour la dernière fois approchez-vous, mon père! 
Vivez longtemps heureux; qu'Alzire vous soit chère ! 
Zamore, sois chrétien ! je suis content ; je meurs. 

ALVAREZ, à Montè::€. 
Je vois le doigt de Dieu marqué dans nos malheurs. 
Mon creur désespéré se soumet, s'abandonne 
Aux volontés d'un Dieu qui frappe et qui pardonne'. 

l « Nous croyons , avec beaucoup de gens de lettres, que celte 
tragédie, qui n'est pas au théâtre d'un aussi grand eftet que Zaïre, 
est d'une création bien plus élevée et bien plus difficile. Les carac- 
tères originaux et contrastés de Zamore , d'Alvarez et d'Alziie, la 
peinture des mœurs, les éclairs de génie qui brillent à tous mo- 
ments dans les détails et les difficultés vaincues, tout nous fait re- 
garder cet ouvrage comme le chef-d'œuvre de l'auteur. » (La 
Harpe.) 



PLEASE DO NOT REMOVE 
CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET 

UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY 



'■" 


Voltaire, 


2077 


Alzire 


A5 




1849 





j^jt^^iioHU^